"Je me ris d'un acteur qui, lent à s'exprimer,
De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer,
Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue,
D'un divertissement me fait une fatigue."
Boileau serait vraiment en sueur devant cette pièce et j'aime bien imaginer Boileau contrarié, c'est très satisfaisant.
Peut-être que je n'ai pas trop aimé cette pièce parce que je me reconnais un peu trop en Louis.
Dans ma famille aussi, la communication est difficile mais, surtout, j'ai toujours l'impression qu'elle est plus facile pour les autres membres que pour moi. Ils arrivent à discuter entre eux, ce que je ne sais pas forcément faire. J'ai toujours écouté et peut-être que c'est parce que je suis la plus jeune, arrivée douze ans après mon frère et presque neuf ans après ma sœur.
Comme Louis, je me suis toujours sentie un peu en décalage, aimée mais à part, même si je les aime plus que tout. Cette crise de la parole, je la vis aussi parce qu'autant je suis quelqu'un qui peut énormément parler, autant je ne me dévoile que très peu.
Antoine -- Rien jamais ici ne se dit facilement.
Comme Louis, je suis un peu "la fille prodigue". Je fuis en partant loin, en voyageant. Même mon métier, finalement, va me transporter loin de ma campagne où toute ma famille se trouve depuis toujours. Même mes études m'ont fait changer de ville (et aller en ville) alors que mon frère et ma sœur sont restés.
Évidemment la peur face à la mort et toutes les pensées décousues de Louis pour essayer de se rassurer sont universelles.
Pour moi, c'est la pièce d'un fantôme qui revient dans sa famille, un peu surprise de le revoir et qui voit qu'elle se débrouillait très bien sans lui. C'est un dramaturge et metteur en scène se sachant condamné qui laisse à ses survivants une dernière trace. Une parole inachevée, oui, mais au fond pour dire quoi ? On va tous mourir, c'est pas la fin du monde.
"c'est rassurant, c'est pour avoir moins peur,
[...]
ce qu'on croit un instant,
on l'espère,
c'est que le reste du monde disparaîtra avec soi,
que le reste du monde pourrait disparaître avec soi,
s'éteindre, s'engloutir et ne plus me survivre."
Dans Le Pays lointain, écrit après Juste la fin du monde où Lagarce reprend ses personnages en y ajoutant un Amant Mort et son Père Mort également, il assume davantage la sexualité de Louis. Pour moi, dans la pièce, Louis ne parvient pas à dire qu'il va mourir parce qu'annoncer ce qui va le tuer, c'est également annoncer son homosexualité. Peut-être que si Louis est parti douze ans auparavant, c'est aussi parce qu'il avait peur d'être rejeté par sa famille. "La pire des choses serait que je sois amoureux." Ça aussi je le ressens, des paroles du genre "Si tu ramènes une fille ici, vous ne rentrez pas." S'exclure soi-même ou taire ce qu'on est pour se protéger.
J'ai une pensée pour Jean-Luc Lagarce, une pensée pour Gaspard Ulliel et une pensée pour tous ces "Louis".