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Les corps tranquilles #1-3

Les corps tranquilles

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Paperback

Published August 1, 1992

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Jacques Laurent

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158 reviews13 followers
October 29, 2026
Il y a des livres dont on ne sait plus très bien s'ils appartiennent à notre bibliothèque ou à notre vie. Les Corps tranquilles est de ceux-là. Lu une première fois à vingt ans, relu aujourd'hui, il conserve sur moi un pouvoir singulier : ses personnages me sont plus présents que bien des visages et des noms de mon passé, pourtant réellement fréquentés. Toussaint Rose, Anne Coquet et les autres ont traversé les décennies avec moi. Leur retour m'a fait mesurer tout ce que le temps avait changé dans ma manière de lire, de comprendre et, peut-être, de vivre.

Il m'a fallu des mois pour venir à bout de cette relecture, à la mesure de mon épuisement. Je voulais rendre justice à ce livre, et peut-être aussi à ce qu'il représente dans ma propre histoire. Me voici arrivé au terme de ses quelque quinze cents pages, avec la conviction renforcée d'avoir affaire à un chef-d'œuvre singulier de notre littérature, et l'étonnement renouvelé qu'il soit aujourd'hui si peu lu.

L'histoire, au fond, tient à peu de chose. Des personnages se rencontrent, se quittent, se retrouvent, s'ennuient, s'aiment, se trompent et se racontent des histoires. Le hasard les rapproche, les occasions les meuvent, les circonstances leur ouvrent des portes qu'ils franchissent sans toujours savoir pourquoi. De cette matière apparemment banale, Laurent tire une fresque foisonnante, dont la cohérence profonde est celle d'existences qui ne savent pas très bien où elles vont, mais qui, chemin faisant, vivent.

C'est sans doute la place du temps qui m'a le plus frappé à cette seconde lecture. À vingt ans, j'avais été sensible à la vivacité de l'écriture, à l'esprit des dialogues et à la liberté des personnages. Aujourd'hui, je mesure davantage la place du temps lui-même : le temps comme ennui, comme attente, comme disponibilité, comme condition de l'existence humaine. On attend une lettre, un rendez-vous, le retour d'une femme. On hésite, on diffère, on se promène, on rêve. L'attente amoureuse devient une existence à part entière, avec ses espoirs disproportionnés, ses interprétations hasardeuses et ses désillusions.

Nous avons presque perdu l'intuition de ce temps-là. Notre époque le remplit, le découpe, l'interrompt en permanence. Chez Laurent, les après-midi s'étirent, les dimanches ont une saveur propre, les rencontres ne sont pas nécessairement orientées vers une destination. Le temps n'est pas seulement ce qui permet aux événements d'arriver : il est ce dans quoi les personnages existent, rêvent, s'ennuient et désirent. Laurent accepte les détours et les digressions, les longues séquences où l'action semble suspendue. Il ne cherche pas à nous conduire au plus vite vers le prochain événement : il nous installe dans la vie.

Anne Coquet est l'une des grandes réussites du roman. Il est sincèrement amoureux de Monique Chardon, mais cet amour ne prend jamais tout à fait la forme de la passion absolue dont il rêve. Trop indolent, trop passif, il se laisse conduire par les circonstances davantage qu'il ne commande son destin. Il aime, mais attend ; il désire, mais ne décide pas toujours ; il souffre, mais se regarde aussi souffrir.

C'est là toute la finesse de Laurent : Anne peut être profondément sincère et percevoir simultanément le ridicule de la comédie qu'il se joue à lui-même. Il n'est ni dupe ni entièrement lucide, ni cynique ni innocent. Il est tout cela à la fois. Sa conscience ne le délivre pas de ses illusions ; elle les accompagne.

Lorsqu'il apprend, de la bouche même de Monique, qu'elle l'a trompé lors d'une aventure d'un soir, ce n'est pas seulement leur relation qui s'effondre. C'est l'absolu amoureux dont il rêvait qui lui apparaît soudain inaccessible. Monique l'aime, et elle l'a trompé. Les deux propositions sont vraies. Elle n'est ni une menteuse intégrale ni une amoureuse indigne : elle est un être humain, capable d'aimer sincèrement sans que cet amour abolisse ses autres désirs.

Anne découvre ainsi que l'amour réel ne coïncide pas nécessairement avec l'amour rêvé. Il ne suffit pas que deux êtres s'aiment pour qu'ils puissent se donner l'un à l'autre dans l'absolu. Le fantasme de la fusion se brise sur la banalité d'un acte, et cette banalité rend la blessure si profonde. Il y a là quelque chose de déchirant et de presque comique : Anne souffre véritablement, mais entrevoit aussi la théâtralité de son malheur. Laurent ne choisit pas entre la tragédie et la comédie. Il montre qu'elles peuvent cohabiter dans une même conscience. La contradiction n'est pas une incohérence à résoudre : elle constitue la vérité même du personnage.

Le titre contient un paradoxe semblable. Dans sa postface, Laurent le rapporte à ces substances chimiques peu réactives, suffisamment bénignes pour être manipulées par des enfants. L'image est délicieuse : ses personnages sont susceptibles d'entrer en contact, de se combiner, de se rencontrer, sans que chaque interaction provoque une explosion. Leurs passions sont réelles, mais ils restent peu enclins à forcer leur destin. Ils réagissent sans toujours aller au bout de leur réaction. Leur tranquillité n'est pas l'absence de mouvement, mais la possibilité de laisser le mouvement advenir. On peut y voir une véritable déclaration de poétique romanesque : les personnages n'ont pas besoin d'être héroïques pour être intéressants, ni de se consumer pour être aimants.

Il est remarquable que la guerre, qui gronde dans l'histoire européenne de cette époque, demeure si largement hors du champ du récit. Laurent soustrait volontairement ses personnages à la pesanteur des événements historiques. Non pour nier l'histoire, mais pour préserver un espace où ils ne sont pas d'abord sommés de s'engager, de prendre position ou d'incarner les contradictions de leur époque. À une période où la littérature engagée occupe une place considérable, Laurent revendique la souveraineté de la fiction : il veut parler d'amour, de sexe, d'ennui et de conversations sans avoir à les justifier devant une cause supérieure. Ses personnages ne sont pas les porte-parole d'une idée. Il les laisse vivre.

Il faut aussi parler de sexe. Dans cet univers sans communications instantanées ni télévision omniprésente, les êtres disposent de temps pour se désirer, se chercher, se manquer et coucher ensemble. Le sexe traverse la vie sans être constamment dramatisé : aventure, curiosité, plaisir, consolation ou erreur. Le monde de Laurent se situe à un moment intéressant de l'histoire des mœurs, où le poids de la morale catholique s'effrite, où les jeunes femmes disposent de marges de choix plus importantes et où les corps se dégagent progressivement de la culpabilité. La sexualité devient plus ordinaire, sans perdre sa charge affective.

Il y a quelque chose de profondément juste dans cette banalité. Les êtres ne font pas toujours l'amour pour confirmer un amour éternel ; ils peuvent le faire parce qu'ils en ont envie, parce que l'occasion se présente, parce qu'ils sont jeunes et disponibles. C'est aussi ce qui rend les infidélités si difficiles à penser : le désir ne se soumet pas toujours aux récits que les amants construisent pour donner un sens à leur relation. Les interminables étés, les soirées sans télévision, les week-ends indolents ménagent des espaces où les rencontres peuvent avoir lieu. On a du temps pour désirer, et le désir reste l'une des grandes affaires de l'humanité — particulièrement de cette humanité parisienne que Laurent observe avec tant de gourmandise.

Les pages consacrées au petit Jacques comptent, à mes yeux, parmi les plus belles du livre. On y retrouve une adolescence à Condorcet, à la fin des années trente, organisée autour des cours, des camarades, des ruades adolescentes, des premières amours et des ambitions littéraires. Le monde y est encore assez vaste pour que tout paraisse possible, et assez étroit pour que les moindres événements prennent une importance considérable.

Ces pages ont une fraîcheur singulière, nourrie par la précision des détails et la justesse des gestes. Rien n'a besoin d'être exceptionnel pour devenir mémorable. Une conversation, une rencontre, une lettre suffisent. Les premières lettres d'amour, maladroites, emphatiques, touchantes, sont de merveilleux exercices de séduction et d'écriture : on y cherche les mots qui permettront de se montrer sans trop se dévoiler, de dire l'essentiel sans s'exposer entièrement. On découvre que l'amour est aussi une affaire de langage, et qu'il faut apprendre à dire ce que l'on éprouve.

Le petit Jacques apparaît comme un second alter ego de l'auteur, après Anne Coquet. Là où Anne incarne une manière de traverser l'existence sans la contraindre, le petit Jacques permet à Laurent de revenir sur la formation d'une sensibilité littéraire. L'adolescent découvre le monde, les filles et la possibilité de faire de ce qu'il vit une matière d'écriture. Les trois découvertes s'alimentent mutuellement. La vie précède la littérature au lieu de se plier à ses nécessités ; les détails ne sont pas là pour faire couleur locale, mais parce que la mémoire vivante ne sépare pas les grandes émotions des petites circonstances qui les accompagnent.

Il faut enfin revenir à ce qui m'avait ébloui dès ma première lecture : la vivacité spirituelle des dialogues. Les conversations ne sont pas de simples relais narratifs. Les personnages s'y observent, s'y éprouvent, s'y séduisent et s'y dérobent ; ils se révèlent souvent malgré eux, par une répartie, une esquive ou une contradiction. La psychologie se joue dans la parole, dans les écarts entre les mots et les intentions, dans ce que chacun laisse entendre sans vouloir le dire. L'esprit n'est pas un ornement : il est une façon de connaître les êtres.

Laurent saisit simultanément la sincérité d'une émotion et son ridicule, la noblesse d'un désir et son égoïsme, la grandeur d'une aspiration et les petits arrangements qui la démentent. Il ne dénonce pas ces contradictions pour les réduire à une vérité définitive ; il les maintient ensemble, et c'est cette coexistence qui donne à ses personnages leur épaisseur.

La liberté de la composition mérite également d'être soulignée. Michel Déon a relevé les influences des techniques cinématographiques et de romanciers comme Dos Passos, Faulkner et Joyce. Ces filiations aident à comprendre les ruptures, les changements de perspective et les mouvements de conscience du livre. Mais Laurent ne cherche pas à faire admirer un procédé. Il veut faire vivre un monde. Le lecteur doit pouvoir s'y perdre, flâner, s'attarder, changer de personnage comme on change de conversation dans une soirée.

La postface donne enfin au livre une résonance particulière. Laurent y évoque le bonheur qu'il a éprouvé à écrire ce roman, et la manière dont le bonheur construit pour ses personnages a aussi nourri sa propre existence. L'idée me touche profondément : l'imagination n'est pas seulement une faculté de représentation ni un moyen de fuir le réel. Elle peut devenir une source de vie. Le bonheur a d'abord été celui de l'invention, avant de ruisseler sur celui qui inventait. La littérature ne vient donc pas seulement après la vie pour la raconter ; elle peut aussi la précéder, l'orienter et lui donner des possibles qu'elle n'aurait pas spontanément offerts.

Jacques Laurent reste une figure difficile à classer. Son appartenance aux Hussards, ses combats contre la littérature engagée et contre Sartre, sa carrière parallèle sous le pseudonyme de Cécil Saint-Laurent ont contribué à brouiller la réception de son œuvre. Le succès populaire de Caroline chérie, le prix Goncourt obtenu pour Les Bêtises et son élection à l'Académie française n'ont pas suffi à installer Les Corps tranquilles au rang des romans que l'on continue de lire et de transmettre.

Il serait tentant d'y voir l'effet d'une histoire littéraire qui aurait privilégié d'autres esthétiques, notamment celles qui font du langage et de la forme leur objet principal. Mais Laurent a aussi écrit un livre difficile à résumer, rétif aux classements, qui ne se prête ni à une intrigue fortement tendue ni à une démonstration identifiable. Sa liberté est précisément ce qui le rend difficile à catégoriser.

Et pourtant, quelle richesse ! Quelle intelligence des êtres ! Quelle manière de faire tenir ensemble l'ennui et le désir, la sincérité et le ridicule, la légèreté et la profondeur ! Laurent ne proclame pas la grandeur de son projet : il la laisse apparaître dans l'accumulation des scènes, des voix, des gestes, des attentes et des souvenirs.

Je ne prétends pas que le livre soit exempt de longueurs, ni que chaque page possède la même intensité. Mais la longueur elle-même participe à l'expérience. Il faut accepter de demeurer auprès de ces personnages, de les voir revenir, se contredire, se perdre et recommencer. C'est à ce prix qu'ils acquièrent cette présence singulière qui fait qu'on se souvient d'eux comme de compagnons de vie.

J'avais vingt ans à ma première lecture. Aujourd'hui, je retrouve ces personnages avec la surprise de constater qu'ils ont mieux résisté au temps que beaucoup de mes souvenirs personnels. Peut-être est-ce cela, finalement, la grandeur d'un roman : non pas seulement nous donner à connaître des êtres fictifs, mais les installer en nous avec une telle force qu'ils deviennent une partie de notre propre mémoire.

Je referme Les Corps tranquilles avec une gratitude immense pour Jacques Laurent : pour son esprit, sa liberté, sa tendresse sans mièvrerie, son refus de simplifier les êtres et son art de faire de la vie ordinaire une matière inépuisable. Et avec le regret qu'un livre aussi généreux, aussi vivant, aussi profondément humain soit devenu si difficile à rencontrer.

Il est temps de le relire. Et, surtout, de le faire lire.
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