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L'envers des ombres

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"Je regardais Maman, je n'arrêtais pas de la regarder. Elle était belle comme une actrice sans maquillage. Maman ôtait les noyaux avec une épingle à chignon. Elle avait les doigts rouges de jus de cerise comme si elle avait pratiqué une autopsie à main nue. Papa est arrivé et lui a donné une tape près de l'épaule. Elle a sursauté et s'est concentrée sur les cerises. Les photos du prospectus gondolaient sous les taches de jus. J'ai regardé mes parents à travers le fond de mon verre. Ils étaient rétrécis et avaient l'air de ce qu'ils ne sont jamais : oniriques." Après plusieurs années à Paris, Lily est de retour dans les Vosges, où elle a grandi. Elle crée un jeu de miroirs sensible entre son passé et son présent, entre Paris et la campagne. Les détails du quotidien dans son village ravivent en elle les défaillances de ses premiers pas dans l'édition, le souvenir des auteurs, des cafés, et celui d'un amour croisé à Saint-Germain-des-Prés. Lily, qui se heurtait naïvement au métro, aux vitrines, se heurte au langage de la campagne, aux fêlures de son enfance, aux images de son père disparu et de sa mère enfuie de sa chambre d'hôpital, que tout le monde cherche. La jeune femme pose un regard poétique et malicieux sur tout ce qui l'entoure, observe avec légèreté personnages et parfums, lieux et sensations, comme si seule l'inépuisable variété des choses infimes pouvait lui rendre un peu ce qui lui manque le plus.

160 pages, Paperback

Published February 2, 2023

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Profile Image for Francis.
16 reviews
January 17, 2025
Vous pouvez retrouver ce billet dans un format plus élaboré sur mon blog : https://ces-mots-qui-me-sont-une-fete.fr

DE JUSTES IMAGES POUR DIRE LES COURBATURES DU CHAGRIN

Lily rentre se reconstruire dans la petite ville dont elle est originaire et qu'elle a quittée des années auparavant pour réaliser son rêve de toujours : vivre au cœur du Saint-Germain-des-Prés des arts et de la culture, et travailler dans le milieu de l'édition du 6ème arrondissement de Paris, centre légendaire de la littérature et dont les prestigieuses Maisons s'éloignent les unes après les autres aujourd'hui. Un rêve qui a tourné au cauchemar : ces Belles lettres qui avaient toujours été l'antidote à ce qu'elle nomme joliment les « courbatures du chagrin » de son enfance violente, se sont muées en un poison de plus pour cette héroïne éprise de beau et d'élégance, et dont le regard aigu se pose sur tout et tous comme celui d'un cinéaste.

Moteur demandé...

D'ailleurs Lily aime le cinéma de qualité dont elle cite parfois une actrice, une scène ou un réalisateur. Son affection pour le septième art semble rythmer et imprimer à son insu les sinuosités d'un récit où, dans un fondu-enchainé de plans fixes et de plans séquences, s'entrelacent le présent de son retour aux sources, le passé toujours vivace de son enfance tragique et celui, plus proche et encore douloureux, de sa vie parisienne. Mais cette perméabilité au cinéma ne fait pas de "L'Envers des ombres" un de ces romans fonctionnels,  comme il s'en trouve, à l'écriture délibérément blanche et assumée comme transparente pour faire oublier qu'on est en train de lire, mais bien une œuvre toute d'écriture raffinée et de poésie tissée.

Aladin et les images merveilleuses

Car l'histoire que nous offre la romancière est imagée par des descriptions subtiles, concises et pointillistes, avec soudain un portrait balzacien qui s'invite pour le plaisir de la langue. Une langue qui se distingue par ses comparaisons, métaphores et analogies d'une poésie si inventive qu'elle attendrit, provoque et fait sourire de connivence. Et murmurer : oh, c'est exactement ça ! Ici, un garçon de café a les cheveux « crantés comme George Sand » ; là un chat prénommé Aladin, aux coussinets « tendres et moelleux comme les crocodiles Haribo », « pelotonné sur lui-même comme une arobase » ou qui, immobile et la patte relevée, ressemble « à une théière anglaise ». On voudrait toutes les noter

« [...].un teckel dormait derrière les rideaux bouffants s'éveille [...]. Je me lève pour aller le caresser, son museau noir est frais comme un fruit sorti de la cave. » (page 120)

ire une telle œuvre plusieurs fois ne permettrait pas, si tant est qu'on puisse en éprouver l'absurde envie, d'élucider le mystère qu'est le style de la romancière : une écriture aussi riche, profonde et délicate qui non seulement ne contrarie jamais la cadence du récit distillé, mais en est bien au contraire l'un des moteurs, dont le régime varie pour rythmer la description impressionniste d'une rue parisienne animée aux aurores, puis refléter la langueur de l'amour par un inattendu traveling qui part de vêtements épars sur la moquette d'une chambre d"hôtel pour longer avec indolence les corps des amants alanguis.

L'eau dormante

Mais on l'a deviné dès l'incipit : les observations et les contemplations à hauteur de la petite fille que fut Lily, parfois cruelles comme peuvent l'être les remarques d'enfant, ne présagent rien de bon. Et de fait, la plume de la romancière, après vous avoir caressé de son velours, crisse soudain, vous reprend de volée sans crier gare et vous fait savoir d'autorité qu'elle peut aussi résonner du claquement mat d'un drapeau au vent.
Elle vous précipite alors en quelques mots dans l’enfer sur terre qu’est la vie de la maman de Lily, épouse sacrifiée à une violence conjugale d'un autre temps dont l'ordinaire décomplexé est si sèchement décrit qu'il vous glace le sang ; une femme valeureuse qui passera des affres d'un alcoolisme qui lui permettait à peine de surnager à celles, terrifiantes, de l'hôpital psychiatrique où elle échouera, perdue et brisée après le décès de son tortionnaire de mari.

Ma première lecture de "L'Envers des ombres" date d'il y a deux ans. En le relisant pour tenter d'en rédiger un billet fidèle à une écriture si riche qu'il ne peut en refléter qu'une infime partie, je me suis aperçu que je n'avais rien oublié du style, ni de l'histoire poignante qu'il sert. Ce qui est l'apanage des grandes œuvres, n'est-ce pas ?

Céline Navarre, "L'Envers des ombres", éditions Gallimard, 2023, 148 pages.
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