« Arcane 17 » s’inscrit dans la continuité des grands récits de prose poétique d’André Breton, comme « Nadja » ou « L’Amour fou », et atteint un point d’intensité propre qui le rend inoubliable. L’élément narratif est ici réduit au minimum. Dépassant toujours la séparation entre genres littéraires, l’écriture de Breton fait le grand écart entre essai, narration et poésie.
« Arcane 17 » est aussi un livre de circonstances. Je ne veux pas dire que son intérêt serait anecdotique et éphémère. Mais Breton y prend le pouls de la civilisation occidentale lors d’un moment de crise : la Seconde guerre mondiale. Il écrit en 1944, alors qu’il se trouve en Amérique du nord où il a rencontré puis épousé Élisa Bindhoff. L’exil lui fait voir les événements d’Europe avec un recul que certains ont pris, sur le moment, pour de l’indifférence. C’est en partie pour leur répondre qu’il a augmenté le volume, en 1947, de la section « Ajours » , qui apporte des précisions en tous genres sur lesquelles je reviendrai.
De plus Breton écrit inspiré par un paysage tout à fait particulier : celui, parcouru avec Élisa, de l’île Bonaventure et du Rocher Percé, au large de la côte canadienne. Dans sa grandeur minérale, le Rocher Percé lui apparaît comme une sorte de voile (d’Isis ?) derrière lequel on devine une autre réalité, une surréalité, comme on voudra. Ce paysage séminal remplace de façon originale le Paris dont Breton est l’un des grands arpenteurs et qui hante nombre de ses autres livres (on retrouvera sa chère tour Saint-Jacques dans « Ajours »).
C’est une poésie lyrique et visionnaire qui domine « Arcane 17 ». Si régulièrement Breton reprend appui sur une réalité immédiatement partageable par tous, le jeu des images surréalistes et obsédantes nous fait décoller régulièrement. L’image surréaliste ne joue pas le jeu de la métaphore ; indécodable, elle se substitue au réel et au paysage du Rocher Percé se superpose petit à petit une vision quasi mystique, influencée notamment par l’arcane numéro 17 du tarot de Marseille (« L’Etoile »), dont la figure féminine est assimilée par Breton à la fée Mélusine des légendes médiévales. Le livre impressionne par l’ampleur et la cohérence de cette vision. La tension toute particulière qui parcourt le texte est la lutte intérieure, chez Breton, entre l’adhésion à une vision magique et mystique, proprement spirituelle même si cette spiritualité se vit par l’intermédiaire du corps (et du désir du corps de l’autre), et une intelligence rationaliste dont il ne s’est jamais complètement détaché. De façon tout à fait caractéristique il pose les précautions d’usage vis-à-vis de la pensée occultiste, mais ces réserves posées, il y abreuve abondamment sa poésie. Autre problème : si l’on voulait taquiner Breton, chantre de l’amour fou et absolu, on pourrait l’accuser de célébrer une nouvelle femme dans chaque livre ; il a prévu l’objection et y pare : l’erreur, le malentendu, une réciprocité inégale du sentiment sont possibles ; ce qui est incontestable, c’est la quête. Dans ce livre de son âge mûr, il dessine d’ailleurs une symétrie étrange entre lui, dont la relation précédente s’est détruite mais en laissant comme trace indélébile sa fille Aube, et Élisa, qui venait de perdre tragiquement sa propre fille au moment de leur rencontre.
« Arcane 17 » appelle ainsi, par le biais de ses images mystérieuses, à une refondation de l’humanité dans l’amour, et dans un éternel féminin qui paraît quelque peu désuet à notre époque — tant c’est de façon très évidente un idéal droit sorti d’une cervelle masculine — mais qui a tout de même le mérite de proposer la féminité comme valeur dans une époque qui célèbre par conviction ou nécessité les vertus guerrières.
Entre l’Etoile et la fée, « Arcane 17 », dans son énergie visionnaire, apparaît d’ailleurs comme une réécriture et une amplification, pratiquement assumée à la fin d’ « Ajours » (alors qu’il pourrait plaider les influences communes), du sonnet de Nerval « El Desdichado ». C’est là une autre tension de la poésie de Breton : radicalement moderne dans son principe, elle dialogue avec une tradition littéraire et artistique au sein de laquelle Breton choisit certes avec autorité, mais qu’il embrasse tout de même largement, au point par exemple de citer favorablement à plusieurs reprises Victor Hugo, dont il s’enchante de découvrir la mystique à la fois toute personnelle et nourrie par des lectures hermétiques qui sont aussi les siennes.