L'Humanitaire est devenu un phénomène de société et une donnée de poids dans les relations internationales. Philippe Ryfman éclaire la genèse et les mécanismes de fonctionnement d'un véritable pôle humanitaire Organisations non gouvernementales et internationales, Croix-Rouge et États - qui a considérablement évolué depuis le début de la décennie 90, et qui s'est montré tout autant capable de créer des synergies bienfaisantes qu'une concurrence parfois malvenue. Avec le souci d'une nécessaire prise de distance par rapport à l'actualité, La question humanitaire brosse le portrait des acteurs ainsi que de personnalités marquantes du pôle humanitaire, dresse un bilan des actions marquantes et fait l'état des lieux des questions soulevées par l'aide humanitaire internationale. S'inscrivant dans la tradition de "l'analyse de l'humanitaire à la française", l'auteur offre un outil de compréhension aux étudiants en quête d'information et de formation autant qu'aux chercheurs, décideurs et professionnels désireux de comprendre le poids croissant de l'Humanitaire dans notre monde, ainsi plus globalement qu'à tout public soucieux de connaître le dessous des cartes de la question humanitaire.
L’Humanitaire a suscité depuis une quinzaine d’années une littérature foisonnante et souvent répétitive. De Jean-Christophe Rufin à Rony Brauman, de Guillaume d’Andlau à Pierre Sernaclens en passant par Alain Destexhe et Xavier Emmanuelli, les approches ne diffèrent guère, témoignant souvent d’une étonnante propension à l’auto-flagellation. La similitude des titres l’illustre : "Le piège humanitaire" ; "Humanitaire : le dilemme" ; "L’Humanitaire en catastrophe" ; "L’humanitaire impossible" ... Parfois même, l’essayiste se fait romancier comme Jean-Christophe Rufin dont "Les causes perdues" fut un des succès de la rentrée littéraire 1999. Mais sur le fond, les thèses restent identiques : enivrés par un idéal tiers-mondiste et compassionnel, les Humanitaires auraient été instrumentalisés, par les médias, par les États, avant d’être trahis par l’opinion publique.
Le manuel de Philippe Ryfman, qui enseigne les questions humanitaires à l’université Paris I et à l’IEP de Paris, présente à partir d’une documentation très nourrie, l’état de la question dans une forme volontairement pédagogique.
Il présente d’abord la genèse de l’action humanitaire, depuis les « interventions d’humanité » menées par les grandes puissances au XIXe siècle et l’émotion que provoqua sur le jeune Henry Dunant, futur créateur de la Croix-Rouge, les massacres de Solférino en 1859, jusqu’au sans-frontiérisme des French doctors, suscité par la guerre du Biafra. Il analyse, trop brièvement, l’émergence d’un droit international humanitaire, à l’initiative des français Bernard Kouchner et Mario Bettati.
Sa présentation, dans une deuxième partie, des acteurs humanitaires est plus riche. En particulier, les développements que Philippe Ryfman consacre au mouvement de la Croix-Rouge et à la galaxie des ONG sont particulièrement riches d’informations. On y découvre, dans un système international jusqu’alors dominé par le paradigme étatique, l’émergence d’acteurs non gouvernementaux dont les relations aux États demeurent toujours ambiguës.
La dernière partie du livre est l’occasion d’exposer, en vrac, les défis de l’humanitaire. Là encore – et l’auteur lui-même le reconnaît – les questions sont bien connues : relations « incestueuses » avec les médias, instrumentalisation de l’Humanitaire par les États, indépendance financière, «fonctionnarisation» des organisations, rédaction de codes de conduite, etc.
Reconnaissons toutefois à l’ouvrage de Philippe Ryfman deux mérites. Le premier est de s’employer, au-delà du débat routinier sur les ambiguïtés de l’humanitaire, à décrire un « pôle » en mutation pour tenir compte des critiques que l’échec des grandes opérations du début des années 90 (Somalie, Grands lacs, Yougoslavie) a suscitées. Mutation qu’a encore accélérée la guerre au Kosovo, au printemps 1999. Le second est de faire œuvre de sociologue en décrivant, de façon souvent très vivante, une communauté d’hommes et de femmes qui, dans des conditions matérielles éprouvantes, parfois même au péril de leur vie, continue à secourir, partout dans le monde, l’humanité souffrante.