Ce quatrième roman noir de Tonino Benacquista, qui a été son premier grand succès, a manifestement une base autobiographique : le héros et narrateur partage le prénom (sans diminutif) et la date de naissance de l’auteur, et descend d’immigrés italiens dûment installés dans le Val-de-Marne. On souhaite cependant à Tonino Benacquista de n’avoir pas connu les surprenants et dangereux avatars qu’il inflige à son Antonio de roman. Pressé de rompre le cordon qui le lie à la communauté italienne en général et à ses parents en particulier, il accepte d’écrire une lettre pour le compte d’un copain d’enfance, Dario, qui n’a jamais vraiment quitté Vitry ni maîtrisé la langue française. Mais à peu de temps de là, Dario meurt d’une balle dans la tête et Antonio, pas ravi d’être mêlé à l’enquête même de loin, découvre que la victime lui a laissé la propriété d’un arpent de vigne, là-bas, dans le Latium…
"La Commedia des ratés" est un bon polar, qui se dévore. L’ouverture est en mineur, met en place le folklore des "Ritals" de banlieue et la distance que le narrateur prend avec — artifice pour plonger directement le lecteur dans l’ambiance — mais bientôt l’intrigue se met en place, à la fois palpitante et de plus en plus extravagante. Benacquista joue délibérément avec les poncifs littéraires, qu’ils concernent la banlieue ou soient ceux du genre policier ; lorsque Antonio, qui fuyait son identité italienne, est amené à retourner en Italie, c’est tout une vision préexistante de l’italianité qui est convoquée, et à la fois exploitée et corrigée par le récit, autour d’un épisode central qui est, au moins dans son essence, emprunté à "La Dolce vita", mais réinventé par un Fellini qui aurait lu "L’Aiguille creuse". De plus, le nœud de l’intrigue, lié aux souvenirs du père d’Antonio, fait de son Italie un miroir de la France, et donne de la profondeur à la série de vignettes satiriques qui donnent du sel au tableau.
De même, les premières pistes qui s’ouvrent au sujet de l’assassinat de Dario, et qui concernent tout un milieu cent fois vu dans les polars français, sont en réalité balayées avant de resurgir finalement, mais à une place inattendue dans le puzzle. Bref, qu’on ne dise pas que Benacquista n’a rien dit de nouveau : la disposition des matières et nouvelle.
Quant à son style, gouailleur et rythmé, il est pour beaucoup dans l’attrait du récit. S’attardant rarement en descriptions, il parvient pourtant à faire surgir bien des images. Il n’est pas tout à fait al dente, mais comme Benacquista le fait remarquer, les pâtes al dente c’est un truc de crève-la-faim. Et pour filer l’interprétation métapoétique de toutes les remarques qui sont faites sur la cuisine, ça ne se mange pas sans sauce, et bien évidemment il faut de la tomate. Benacquista est un chef généreux.