Le livre est construit comme un entretien entre Bacharan et les autres chercheuses, ce qui donne un format très agréable à lire, très clair et concis, comme je l'aime. Le livre fait 331 pages mais je ne les ai pas senti passer. Je vais faire une partie par autrice.
Françoise Héritier : J'ai trouvé des éléments intéressants dans son intervention, sur la valeur différentielle du sexe et de comment, au fur et à mesure du temps, les différences entre les sexes se sont polarisées. Néanmoins, je reste extrêmement sceptique sur son affirmation selon laquelle la domination des femmes est universelle dans le temps et l'espace, pour deux raisons :
1. C'est factuellement faux, des sociétés matriarcales, où le pouvoir est construit autour des femmes ont existé et existent toujours, on avait déjà évoqué les travaux d'Heide Göttner-Abendroth ici, donc je renvoie dessus. Et il ne s'agit pas de sociétés simplement matrilinéaires, mais bien de matriarcales, il ne s'agit pas d'une inversion du patriarcat mais d'une alternative en terme d'organisation politique et sociale.
2. Rendre une construction sociale universelle, c'est la naturaliser. L'espèce humaine s'inscrit dans une logique évolutive, on partage des ancêtres communs avec les autres primates, et donc les individus de l'espèce sont issus d'une succession de sélection. En d'autres termes, nos sociétés ne sont pas apparues ex nihilo avec une organisation précise, mais il y a eu différents modèles de société dont certains ont été sélectionnés par rapport à leur environnement. Ainsi, parler d'un modèle universel d'organisation sociale, à l'instar de l'universalité de nos caractéristiques d'espèce, c'est entériner le patriarcat comme étant une structure innée. Pour moi c'est complètement aberrant. C'est tout l'enjeu derrière les luttes, c'est de montrer que les systèmes d'oppression sont destructibles, et donc pas innés.
Ce qui est étrange vu qu'elle dit ne pas vouloir essentialiser le patriarcat, ce qu'elle fait de facto en le rendant universel dans le temps et l'espace (j'insiste sur le et, car un système peut être universel dans l'un ou dans l'autre sans être une partie d'essence humaine).
Mais en dehors de cela, elle tient un discours mauvais lié à la prostitution, pratique qu'elle fait naître dans l'évolution "logique" du viol, et qui n'est donc pas un travail pour elle. C'est gênant vu que cette vision de la prostitution n'aide personne car les personnes concernées, ainsi stigmatisées dans leur quotidien, le font par nécessité alimentaire, comme pour n'importe quel autre travail, seulement une vision sacralisée du corps et de la sexualité empêche de faire le rapprochement entre travail et sexualité. Le but du jeu n'est pas de marchandiser les corps et la sexualité, mais de reconnaître que cette pratique se fera de manière systématique tant que la monnaie existera (ce qu'Héritier explique comme condition préalable de la prostitution), tout comme l'avortement se fera, en l'absence d'alternatives pour les personnes concernées. Cette absence d'alternative fait que l'on doit aider ces personnes à vivre comme elles le peuvent, et comme on le voit en France, lutter contre les clients conduit à précariser les personnes qui se prostituent, donc à devoir accepter des choses de plus en plus fortes, donc la logique abolitionniste en France est contre-productive. Donc autant vous dire que la partie de Françoise Héritier m'a laissé un très mauvais goût dans la bouche.
Michelle Perrot : La partie la plus intéressante du livre, elle a construit un récit de l'histoire de la lutte des femmes très intéressante et très complète, de la contraception au travail en passant par la politique et la religion, tout est bien décrit, avec beaucoup d'auteurs et d'autrices pour développer en dehors du livre. Il est intéressant de voir que la question du contrôle du corps des femmes par l'État fut antérieur au contrôle de la religion, où la religion catholique était plus coulante sur les infanticides par exemple. Intéressant en comparaison à aujourd'hui. D'ailleurs, lire ce passage dans un contexte social où le gouvernement propose de donner des points pour la retraite aux femmes qui ont des enfants, c'est très sarcastique.
Sylviane Agacinski : Son analyse de l'évolution de la place des femmes dans les institutions est très intéressante, questionnant le rôle de la parité et de sa capacité à normaliser la présence des femmes sur le long terme. Elle fait beaucoup mention à notre langage et à sa construction où le masculin "n'est pas neutre, il absorbe le féminin", expliquant qu'il est nécessaire de construire de nouveaux mots et concepts au lieu de masculiniser ceux qui existent déjà. Elle développe aussi tout un argumentaire autour de la technologie comme outil de contrôle de la procréation, de la contraception à la PMA. Néanmoins, l'analyse a quelques trous à causes de remarques peu pertinentes sur le fait que personne ne peut "vraiment changer de sexe" bien qu'elle reconnaisse tout de même la distinction "Mâle/Femelle" du sexe et la distinction "Homme/Femme" du genre, même si ça exclut les non binaires. Faut aussi compter dans l'analyse une autre couche d'abolitionnisme vis à vis de la prostitution, où la Gestation Par Autrui est comparée à cette dernière, tout en disant dans le même paragraphe qu'aucune pratique médicale n'échappe à la déontologie, faisant qu'elle se contredit, vu que si le problème de la GPA est la marchandisation du corps humain (ce qui est clairement vrai), la déontologie devrait être là pour l'en empêcher. Et comme elle reste dans une analyse de surface vis à vis des personnes qui subissent la précarité provoquant le besoin de devenir mère porteuse, c'est très vite agaçant car il y a dans le raisonnement une distinction qui stigmatise des personnes qui devraient être protégées. Une simple critique du capitalisme aurait été plus adaptée.
Est-ce que je recommande le livre ? Pas vraiment, ou alors juste la partie de Michelle Perrot et le début de la partie de Sylviane Agacinski. Et lisez Heide Göttner-Abendroth, pour une anthropologie matriarcale.