« Maman a disparu. C’est pas simple. Il a fallu le redire plusieurs fois, décomposer la phrase, la prendre et la secouer. Maman a disparu. Quelle folie de phrase. Si je la chuchote, les larmes me montent et me brûlent, si je la prononce avec une voix de fer, comme un vieux robot fatigué, ma-man-a-dis-pa-ru ma-man-a-dis-pa-ru, ça me fout la chair de poule et l’impression d’une catastrophe planétaire imminente. Si je la crie, si je la jette loin sur les routes, en plein cœur de ces villes qui scintillent et grincent sous ma peau, si je la crie si fort que ma voix casse, alors je crois que ce n’est plus vraiment triste. Pas aussi triste que ça. Je dirais plutôt affolant. Sidérant. Ou encore stupéfiant. Voilà. C’est affolant sidérant stupéfiant et ça me rend le cœur dingue, et étrangement vivant aussi. »
L’enfant écoute tout, observe tout, et avant toute chose sa mère, une fascination qui oscille entre haine et passion, dont on sent le danger, la menace, la violence des sentiments.
C’est une enfant sage, étrange. Elle a grandit robuste, comme une mauvaise herbe. Elle sent, perçoit, palpe, traque, à l’affût, toujours tapie. Un jour, sa mère disparait. Alors, que va-t-elle devenir ?
Lu d'une traite ! Un petit coup de coeur pour ce premier roman où une jeune fille nous narre sa vie dans un langage soigné, voire ciselé. C'est le fruit d'une recherche de Sara Bourre pour traduire l'absence nocive de lien mère-fille. Comme elle l'a très vite compris, sa vie n'est qu'un accident : sa mère, tireuse de cartes espagnole, n'a jamais vraiment établi de relation avec elle depuis sa tentative d'avortement ratée…Cette jeune fille un peu livrée à elle-même s'efforce de comprendre le monde dont elle n'a pas vraiment les clés… le point de vue adopté, les courts chapitres et le langage abrupt, dépouillé, parfois accidenté de l'autrice convient à merveille pour l'exprimer.
Par son thème et sa recherche sur le langage, ce roman m'en a rappelé un autre très frappant : Les démons de la colline aux loups de Dimitri Rouchon-Borie. Dès la première phrase qui nous rappelle étrangement Camus et cette distance si particulière, j'ai été séduite par le style et le sort de cette jeune fille dont on ne sait que peu de choses. Elle vit seule avec sa mère près d'un lac bordé d'une forêt. Marginale et marginalisée, elle semble inadaptée dans cette commune où sa mère est mal vue.
Un grand merci aux Editions Noir sur Blanc pour cette lecture très touchante même si elle dit toute la noirceur de la nature humaine. Lu dans le cadre d'une masse critique privilégiée Babelio. Extrait de l'incipit : « Maman a disparu. C'est pas simple. Il a fallu le redire plusieurs fois, décomposer la phrase, la prendre la secouer. Maman a disparu. Quelle folie de phrase. […] Voilà. C'est affolant sidérant stupéfiant et ça me rend le coeur dingue, et étrangement vivant aussi. »
"Maman a disparu". Ainsi s'ouvre ce roman, sur ces mots qui sonnent presque comme le célèbre incipit de Camus, le mystère en plus... panique, tristesse ou soulagement pour la narratrice que l'on devine enfant ? Enfant seule, livrée à elle-même, le "je" est une enfant fantôme ; comme transparente aux yeux de sa mère, elle parle d'elle avec effroi et fascination. On est saisi dès les premières pages par l'écriture poétique, fracassante, décrivant la violence du quotidien avec une mère instable, qui boit, qui fume, qui tire les cartes sur des comptoirs de bars, danse en robe à fleurs, qui crie, qui n'a pas voulu être maman. Sara Bourre raconte cette première grossesse non désirée, une vaine tentative d'avortement clandestin, puis l'enfant qui grandit à côté de cette mère qui n'a pas voulu l'être, et l'éternel recommencement, qui conduit au désespoir. Elles vivent près d'un lac et l'on pressent le danger de ce lac, si proche d'elles, aux eaux noires et épaisses. Il serait si tentant d'y disparaître, d'y noyer sa détresse... Les chapitres sont courts : le style lapidaire transcrit la violence du regard porté sur la mère et sa fille par les femmes du village, qui les condamnent et par les hommes, qui les convoitent. Ce premier roman prometteur de Sara Bourre m'a rappelé Le Premier jour du printemps de Nancy Tucker. Je remercie vivement Babelio et les éditions Notabilia pour l'envoi de ce roman poignant qui aborde le sujet délicat de la quête avortée de l'amour maternel.
C'est par cette phrase que l'enfant nous raconte, avec ses mots, sa déambulation dans la vie, tantôt mise à l'écart parce qu'elle ne se coule pas dans le moule, elle, l'enfant étrange, qui ne se sent pas à sa place sur les bancs de l'école, tantôt montrée du doigt par les femmes du village à la langue trop pendue, elle, l'enfant de la déchéance, qui suscite aujourd'hui la peine, puis demain l'opprobre…
Le soir, dans son lit, elle entend sa mère, puis ses voix qui chuchotent, les rires étouffés, les étoffes qui se froissent. le soir encore, dans son lit, elle entend la porte d'entrée qui s'ouvre, puis qui se ferme, sa mère qui part, la laissant seule dans cette maison où elle étouffe.
Née d'un amour brutal, aux relents d'alcool, elle s'efface devant cette mère sur laquelle tous les regards se posent, cette mère qui se pare des couleurs les plus chatoyantes pour dompter l'obscurité dans laquelle elle se noie, en quête d'un amour sans prix qui viendrait la sauver des ténèbres qui ont asservi son coeur.
Née chiendent, elle se rêve rose sauvage aux pétales majestueux, comme sa mère, dont la beauté écrase les vieilles fleurs séchées qui lui crachent au visage les épines que les incartades de leurs jardiniers de maris ont plantées dans leurs coeurs asséchés.
Dans ce premier roman, Sara Bourre nous livre un récit percutant et incisif, pourtant empreint de poésie, où la noirceur, qui se reflète dans le paysage, tout en prenant part au destin sinistre de ces deux âmes égarées qui se cherchent sans jamais se trouver, jonglant entre amour et haine, enveloppe chaque syllabe, chaque mot, chaque phrase, happant le peu d'éclat qui, comme une brève éclaircie, annonce pourtant la tempête prochaine…
L'auteur nous pose ici une question essentielle : notre destin n'est-il pas tout tracé à force de reproduire les gestes que nous avons vu faire tant de fois ?
Ce roman, bien que bref, est très dense, de par l'absence de dialogue, certes, mais aussi et surtout de par le récit de la destinée de l'enfant, amoncellement de ressentis et de non-dits. J'avoue que j'ai failli abandonner ma lecture, car au début, l'écriture était pour moi trop hermétique, mais j'ai fini par saisir le rythme des paroles de ce chant funeste.
Je ne sais pas si c’est un récit autobiographique mais c’est puissant. Un peu long, parfois soporifique mais une belle plume, entre un langage d’enfant et adulte.
On vit cette histoire par à coup avec des moments récurants, comme les ragots du village, et avec parfois des sauts dans le temps en arrière puis en avant. On comprend bien que la narratrice raconte sa vie de jeune fille avec ses yeux d’adulte mais en essayant, au plus juste, de retrouver l’émotion, la vision, le ressenti de chaque instant. Les métaphores et la poésie s’immiscent dans chacune des phrases comme un grand poème malgré la noirceur de ce qu’il dépeint.
Par contre, ce livre est rempli d’accumulations. J’ai parfois le sentiment de lire des listes de courses. Surtout avec des mots comme « Quoi d’autre » ou encore « Que dire de plus » qui ponctuent ces figures de style.
Un de mes passages préférés : « Il faut maintenir l’ordre à l’intérieur de soi. Il faut se maintenir en vie aussi loin que possible. Et peu importe si pour cela on parle seul, on parle mal, on parle sans arrêt, sans réponse, sans écho. Ne pas avoir peur. Jamais. La peur, je la tiens dans mon poing s’il le faut, je la serre de toutes mes forces, je la broie s’il le faut. Je la hais. Je lui flanque une raclée, et une autre encore, je lui crève les yeux, je lui casse le crâne, je lui flanque la mort, je lui brouille les pistes, je la traque, je la crève, je l’oublie. La peur n’a jamais existé. »
Une belle balade funeste dans la vie de cette mère et de sa fille qui ne rentrent dans aucun moule. Une grossesse non-voulue, un avortement qui échoue, un quotidien en marge de celui des uns et des autres, un destin voué à se répéter.