Faute d'une théorie explicite de l'apologue que La Fontaine a dédaigné de composer, on doit se contenter des fragments qui, au détour ou au cœur des fables quand elles se laissent aller à parler d'elles-mêmes, ou dans les préfaces, les prologues et les avertissements qui les enchâssent, constituent les composantes kaléidoscopiques d'une poétique du genre. En cela comme en tout, diversité fut la devise du « fablier ». Diversité, mais non pas incohérence : assemblés et mis en perspective, ces tessons dessinent aux yeux du diligent lecteur une mosaïque au tracé le plus souvent précis, et finement relevé par les ombres mêmes que lui ménage la part conservée à l'implicite, l'inavoué, l'indécis. Cet ouvrage a pour objet de rétablir autant que faire se peut ces reliefs et leurs estompes. Cela dit, pour y parvenir, cette incursion dans la fabrique des fables, dans l'atelier du poète, devait prendre en compte cette disparité du matériau, cette dissémination des confidences, voire ces réticences discrètes du créateur envers l'édification d'une théorie du genre à laquelle il s'est comme refusé. Plutôt donc que de restaurer l'unité peut-être illusoire d'une architecture qu'il n'a pas voulu achever, on s'est efforcé ici de dégager, partie par intuition, partie par déduction, l'implicite de ce discours diffracté, ses fondements, ses principes, les conditions de son apparition discrète. Bref, on a tenté de mettre en lumière, en même temps que la poétique des Fables , l'imaginaire qui lui est sous-jacent. Autrement dit, la représentation implicite que se fait La Fontaine de son travail : les structures mentales, intellectuelles, affectives, qui ont présidé à l'élaboration de son regard critique sur la manière, la matière et l'effet de son œuvre. En rétablissant la poétique imaginaire qu'il n'a pas composée, on espère avoir jeté un peu de jour sur l'imaginaire de sa poétique, l'en-deçà où elle s'est élaborée, à partir d'expériences esthétiques et littéraires variées, de lectures savantes et plus souvent dilettantes, de désirs, d'images et d'intentions influencés par son temps, son public, et son goût propre.
Patrick Dandrey is professor at the University of Paris-Sorbonne. President of the Société Jean de La Fontaine, specialist of this poet’s work, of Molière’s plays and of 17th-century French literature, he has also studied the history of melancholy and diseases of the spirit and soul since antiquity (nostalgia, lycanthropy, possession, fanaticism, lovesickness) beginning with his doctoral thesis on medicine in Molière’s comedies. On these subjects, he has written more than one hundred fifty articles, twenty books and as many critical editions, published by Les Belles Lettres, H. Champion, Flammarion, Gallimard, Hachette and Klincksieck, where he directs several editorial series. He directs the Fabula Numerica program under the auspices of OBVIL (Observatoire de la Vie Littéraire; The Observatory of Literary Life), a digital humanities project of LabEx Sorbonne Universities (University of Paris-Sorbonne and Pierre-et-Marie-Curie).