Peut-être parce que leur corps a été formé au creux de chairs féminines, les écrivains issus de la tradition judéo-chrétienne ont souvent eu le plus grand mal à reconnaître que leur esprit a également subi l’influence des femmes. Fantasmatiquement, la généalogie de la littérature occidentale ressemble pas mal à l’hilarante entrée en matière de l’Évangile selon saint Matthieu : une chaîne ininterrompue d’hommes engendrant des hommes.
Normand Chaurette, au contraire, clame joyeusement depuis toujours sa dette envers les poétesses, autrices de théâtre et romancières, ses mères et grandes soeurs en littérature. Voici son Tombeau pour Marie-Claire Blais. Rarement une déclaration de dette aura pris la forme d’un chant aussi puissant : il se déploie tel un opéra de Mozart, alternant gravité et allégresse, car Normand est musicien dans chaque cellule de son âme. Et lorsqu’en terminant cet hommage à l’été 2022, il avoue trouver que « c’est long d’attendre, d’attendre après la mort », et se demande : « En quel jour vais-je me joindre à mon tour à ceux que j’aime? », on pleure. On pleure et puis on ramasse la dette de reconnaissance, on remercie Normand Chaurette qui remercie Marie-Claire Blais, et on poursuit la ronde. Le Tombeau est une danse.
En peu de mots, mais combien inspirés, Normand Chaurette fait l'éloge de la grande Marie-Claire Blais, disparue en 2021. Il exprime avec un lyrisme rare l'immense dette qu'il a envers cette écrivaine qui a très tôt chamboulé le milieu littéraire québécois pour devenir une des plus grandes ambassadrices de notre littérature à l'étranger, remportant en début de carrière le Prix Médicis, entre autres. En quatre tableaux qui narrent les rencontres de Chaurette avec Blais, on découvre leurs affinités et surtout l'immense influence de Blais sur Chaurette, son cadet de 15 ans. Du grand art.
Chaurette a rendu à son éditeur, moins d'une semaine avant sa mort, ce court texte, ultime récit d'un écrivain de grand talent, qui, à son tour, a fait rayonner le théâtre québécois à travers le monde, dont la production de son oeuvre Les Reines à la Comédie française est un point d'orgue.