L’histoire de "Consumée" séduit avant tout par sa portée sociologique : Antonia Crane y met en lumière la manière dont une fille, puis une jeune femme, peut être brisée dans la société ultra-patriarcale des États-Unis, des années 1970 à nos jours. Le cas de l’autrice semble à première vue extrême — toutes les femmes ne deviennent pas travailleuses du sexe ni ne développent des troubles du comportement alimentaire du seul fait de devoir répondre à des normes de beauté irréalistes, mais il n’en reste pas moins exemplaire, puisqu’il existe et témoigne d’un système oppressif bien réel.
Le récit soulève par ailleurs des questions passionnantes : peut-on être réifiée par le regard masculin, vivre du strip-tease pendant une grande partie de sa vie, et demeurer pourtant féministe, militante, lucide ? Les références que l’autrice mobilise, parfois de niche, se révèlent d’ailleurs particulièrement pertinentes.
Crane nous offre à la fois une autobiographie, un manifeste politique sur la réglementation du travail du sexe et de l’effeuillage, mais aussi un récit du deuil. Le texte n’est jamais misérabiliste ; il restitue avec justesse la réalité vécue par les personnes concernées, loin des représentations stéréotypées et des récits artificiellement héroïques qui promettent une rédemption spectaculaire. La force de Crane réside dans ce refus du pathos : son écriture, prosaïque et lucide, montre qu’aucun diplôme ni salut extérieur ne viendra la sauver.
La principale faiblesse du livre tient toutefois à son aspect très factuel. Si certaines phrases brillent par leur intelligence et leur ironie, la narration, souvent distanciée, empêche parfois une véritable immersion émotionnelle. Cette froideur, volontaire ou non, crée un léger déséquilibre entre la puissance du propos et l’engagement du lecteur.