«Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part… C’est quand même pas compliqué», se dit un personnage, en formulant ainsi le titre parfait d’un volume où douze nouvelles parlent, d’une façon ou d’une autre, de la solitude, son supra thème. Un thème interprété habituellement en tenant compte de toutes ses connotations dramatiques, mais qui est traité ici dans des registres différents, du tragique au sarcastique, du sérieux à l’humoristique. Et par-dessus de tout, c’est l’ironie qui définit même le tragique… même dans les seules trois nouvelles où rien ne donne envie de rire, on découvre l’ironie cachée soit dans l’ignorance des autres de nos propres souffrances (« IIG »), soit dans l’innocence avec laquelle on côtoie le malheur (« Le fait du jour »), soit dans la mort aussi dans le sens propre que figuré d’un idéal (« Pendant des années »)
Si les nouvelles susmentionnées illustrent plutôt la comédie d’intention, en renforçant l’idée que la solitude, tout en étant un élément essentiel de la condition humaine reste incompréhensible aussi par le soi que pour les proches, les autres s’exercent dans la comédie de caractère, de situation et surtout de langage, dans une variété de registres linguistiques qui passent de l’ironie tendre au sarcasme et à l'humour noir.
Le talent de donner vie à un personnage par quelques traits de crayon est peut-être le don le plus remarquable de cette écrivain qui ne cesse jamais de m’émerveiller. Dans ce recueil, les portraits tombent souvent en caricature et la solitude est plutôt un châtiment qu’une prédestination. On voit ainsi la jeune fille aux rêves culturels qui ne peut trouver l’amour précisément à cause de Baudelaire, Sagan « et tous ces charlatans », le jeune homme de bonne famille qui «s’y est repris à deux fois pour avoir le bac, mais le permis non, ça va », l’éternel Don Juan surnommé Poêle Tefal « parce qu’il ne voulait surtout pas s’attacher », tous les trois ayant plus d’une chance de devenir l’un ou l’autre du couple riche dans lequel l’homme ne trompe plus sa femme par crainte de la pension alimentaire qu’il devrait payer en divorçant, et la femme pense à sa vie ratée mais aussi au « petit tailleur vert ».
Les situations dans lesquelles ces personnages et d’autres se trouvent frisent parfois le grotesque et l’absurde. Un jeune homme vole le Jaguar neuf de son père pour une escapade inoffensive, mais sur le chemin de retour il va le transformer involontairement dans un « truc métallisé » à l’aide d’un… sanglier. Un autre, avec la femme de ses rêves finalement entre ses bras, se demande s’il sera capable d’ouvrir son nouveau canapé-lit de chez Ikea. Une femme, violée brutalement par trois ivrognes, leur greffe les testicules « au dessus de la pomme d’Adam ».
La touche finale est, évidemment, l’oralité du style, car Anna Gavalda sait comment reproduire le langage parlé, avec son argot et son humeur : « le resto "Deux-Magots", c’est légèrement plouc le soir, il n’y a que des grosses Américaines qui guettent l’esprit de Simone de Beauvoir». Quelqu’un se plaint que son cœur «est comme un grand sac vide, le sac, il est costaud, y pourrait contenir un souk pas possible et pourtant y a rien dedans ». Un certain Mercier a essayé « de baratiner Myriam alors qu’il a une chevalière en or avec ses initiales en surimpression. » Une femme « pète plus haut que son cul. »
Il n’est pas au hasard qu’il y ait un épilogue comme douzième nouvelle. Dans ce monde ahurissant d’aujourd’hui, où tout est pris plus ou moins à la légère, où les objets envahissent et tendent de remplacer la vie, la création devient elle-même un moyen de s’enrichir… ou c’est ce que croit, pour une brève période, l’artiste en herbe qui envoie son premier manuscrit à une maison d’édition et reçoit une invitation de s’y présenter. Mais l’éditeur était tout simplement curieux de la connaître et déçue, la jeune écrivain régale son manuscrit à une belle fille rencontrée dans la rue qui n’était même pas française.
Un geste symbolique, qui définit encore une fois l’œuvre non par rapport à la critique mais par rapport au public – le vrai bénéficiaire. Et moi, le public, j’en suis bien contente !