Il y a quelque chose du poète maudit chez Étienne Jodelle né en 1532 et mort à quarante-et-un ans dans la misère, solitaire et tombé en disgrâce. Membre de la Pleïade auprès de Ronsard, Du Bellay et Remy Belleau, il est surtout connu pour être l'initiateur du théâtre classique inspiré de l'Antiquité écrit en alexandrins, en cela novateur audacieux et visionnaire. Mais paradoxalement le meilleur de son oeuvre est sans aucun doute constitué de ces sonnets, la plupart extraits des Amours et Contr'amours, qui ne parurent qu'après sa mort. Ces quelques dizaines de poèmes sont d'une écriture limpide, aisée, mélodieuse, pleine d'une acuité et d'une vivacité qui lui permettent de transcender les stéréotypes du genre.
Étienne Jodelle, seigneur de Limodin (1532 – July 1573), was a French poet and dramatist. Being a member of the Pleiade, he endeavored to revitalize the principles of ancient theater during the Renaissance.
Étienne Jodelle, seigneur de Limodin (aussi connu comme Estienne Jodelle) (1532 - juillet 1573) est un poète et dramaturge français, Membre de la Pléiade, il s'efforcera de revitaliser les principes du théâtre antique à la Renaissance.
J'ai toujours et a priori bien aimé Etienne Jodelle. Bêtement, parce qu'il s'appelle Etienne. Intelligemment, parce qu'il est un refondateur du théâtre français, auteur de la première tragédie dans notre langue, "Cléopâtre captive". Et puis, outre ce bel effort, les poèmes que j'avais lus à gauche et droite m'ont plu. De sorte que j'étais le client idéal pour ce volume qui est malheureusement une anthologie : de nos jours les poètes anciens c'est comme les thèses, on ne va tout de même pas prendre le risque de tout publier. Reste qu'en l'occurrence c'est fait intelligemment, centré sur une forme précise, le sonnet, qui est à la fois caractéristique de la grande poésie du seizième siècle et d'une popularité constante, et avec une belle préface de Florence Delay, à la fois savante (elle est universitaire) et empathique (elle est écrivaine). Le titre est un vers de Jodelle, bien sûr. Si vous le trouvez beau, d'abord je vous congratule, ensuite vous aimerez le contenu. Amours, polémiques, deuils, sonnets de circonstance et de louange politique, ce n'est pas par leur sujet que brillent les sonnets de Jodelle, encore que sur le premier de ces sujets l'anthologie décèle, non pas un libertinage théorisé, mais l'absence de l'exaltation pétrarquiste traditionnelle d'un amour unique, éternel et spirituel. Il n'y a pas une Unique célébrée à en faire douter de la réalité de la rencontre, mais des femmes, et aussi bien des poèmes érotiques, que les éditeurs posthumes de Jodelle (qui comme Prévert avait tendance à écrire au dos des factures ou des nappes de restaurant, si ce n'est qu'il n'y avait pas de restaurants, et pire que tout, dans sa tête et de mémoire) ont crânement assumés comme tels. La magnifique saveur de nombre des poèmes de Jodelle tient à leur rudesse. Contre les idéaux d'harmonie, de fluidité, de vers "doux-coulants" comme disait son camarade Du Bellay, Jodelle aime ce qui est irrégulier, râpeux, mais mémorable, ce qui fait fonctionner les muscles de la bouche quand on déclame. En tout cas c'est là qu'il excelle. Il est le pionnier voire l'inventeur de la technique des vers rapportés, qui permet de lire un poème, non seulement selon la succession syntagmatique mais selon une lecture verticale, paradigmatique, comme dans cet exemple :
"Des astres, des forêts, et d'Achéron l'honneur, Diane au monde haut, moyen et bas préside, Et ses chevaux, ses chiens, ses Euménides guide, Pour éclairer, chasser, donner mort et horreur."
Qui peut se lire aussi bien "Diane préside au monde haut des astres, et guide ses chevaux pour éclairer ; elle préside au monde moyen des forêts et guide ses chiens pour chasser ; elle préside au monde bas d'Achéron et guide ses Euménides pour donner mort et horreur."
Et par conséquent, même quand il écrit en dehors de ce système, Jodelle est un amoureux des énumérations : après tout, il a commencé à écrire peu avant la mort de Rabelais, grand maître de la figure. L'énumération va souvent avec l'asyndète : que l'on me pardonne cet accès de jargon, ce que je veux dire c'est qu'il fait rentrer dans le rythme rigoureux de la poésie classique des listes d'autant plus surprenantes que rien ne vient en articuler les éléments, du type "D'un coeur ardent, dolent, dévot, soumis, abject". De même il pratique les enjambements avec une audace sans exemple à son époque : il faudra attendre les plus belles pages de Hugo et les poètes symbolistes pour en retrouver l'équivalent. De sorte que si l'univers culturel n'est plus le nôtre, sa poésie est d'une grande modernité ; extrêmement musicale, elle relève du jazz plus que de la musique classique ; c'est du be-bop ronsardien ; ça vaut vraiment d'être connu.