Alors que la sexualité est omniprésente dans l’espace médiatique sous forme d’images, de slogans, d’injonctions à jouir, 1 % de la population française se dit asexuelle. Il paraît donc important de comprendre ce que l’asexualité raconte de l’organisation du désir chez les humains et de saisir la particularité de l’asexualité sans la juger ni la mettre dans une case pathologisante. Pour cela, rien ne vaut la parole de celles et ceux qui sont concerné.e.s par le sujet. C’est en allant à leur rencontre et en lâchant l’idée binaire du normal et du pathologique que l’on pourra s’approcher d’une compréhension de l’asexualité.
En utilisant plusieurs points de vue, ce livre veut tenter de saisir comment un autre désir est possible et ce que cela dit de notre capacité humaine à vivre avec nos émotions, nos sensations et de les partager avec d’autres sans correspondre obligatoirement à des moules sociétaux pré-établis.
Alain Héril est psychanalyste et sexothérapeute formé par Suzanne Kepes. Il a exercé en cabinet pendant 27 ans. Il forme des sexothérapeutes et des psychopraticiens depuis plus de 20 ans. Il co-dirige le centre de formation à la psychothérapie intégrative « Indigo Formations ». Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : Femme épanouie, On ne fait pas l’amour, c’est l’amour qui nous fait, et est l’auteur de L’oracle de la sexualité sacrée aux éditions Leduc.
C'est le premier essai de vulgarisation sur l'asexualité en français (excluant les traductions) qui n'a pas quelques gros problèmes ou de digressions sur des sujets fétiches de l'auteur·e. Enfin! Écrit par un psychanalyste et sexologue (ça se sent pour le premier), il s'agit d'établir une démythification de ce qu'est l'asexualité, son spectre, vaincre un peu les préjugés et s'éloigner du vocabulaire psychiatrisant datés et de proposer une normalisation de la réalité asexuelle.
L'essai est construit à l'aide de témoignages (ses patient·es et un questionnaire sur l'asexualité avec plus de 400 réponses qu'il a obtenu) et évidemment d'autres essais (principalement celui de Julie Sondra Decker The Invisible Orientation: An Introduction to Asexuality). On passe quand même un peu de temps sur les concepts psychanalytiques et Freud, mais pas de manière obsessionnel et aussi pour brosser un peu des vieilles notions et idées qui datent un peu (c'est rare que je vois ça!!).
À part l'établissement des sous-catégories originales d'asexualité (asexualité de suspension, asexualité provisoire, asexualité de défense, etc.) qui relève plus du clinique que de l'identité (et honnêtement, je me questionne sincèrement à savoir si ces "diagnostiques" sont même dans le registre de l'asexualité parfois), on fait quand même une large place à l'idée d'un large spectre et de plusieurs dimensions très différentes et complexes de l'asexualité. On touche à peine, en 4-5 pages, à des dimensions d'intersection avec d'autres identités (homosexualité, transidentité, asexualité chez les personnes noires), mais c'est très peu développé et vu que la bibliographie est exclusivement en français, on ne bénéficie pas des apports de Ace: What Asexuality Reveals About Desire, Society, and the Meaning of Sex ou Refusing Compulsory Sexuality: A Black Asexual Lens on Our Sex-Obsessed Culture qui auraient vraiment enrichis ces sections au-delà de la simple remarque. Publié 10 ans plus tôt, cet ouvrage aurait été vraiment exceptionnel et original, mais maintenant, sans être daté ou même en retard, on n'a pas vraiment l'impression d'offrir quelque chose de supplémentaire à la production anglo-saxonne (excepté son angle clinique).
Sinon, les seules petites critiques que j'ai, c'est un peu les remarques très ordinaires qui débutent plusieurs des chapitres et qui soulignent un peu trop cette position de l'observateur à l'extérieur des réalités asexuelles, d'un lectorat qui ne semble pas nécessairement être les personnes asexuelles ou encore qui montre des angles morts de la recherche. Exemples recueillis vites en piochant au hasard dans l'essai: "L'asexualité n'est pas un effet de mode inventé par les réseaux sociaux" (p.141), "Beaucoup pensent qu'une personne est asexuelle parce qu'elle est incapable de rencontrer quelqu'un." (p.67), "Dans les forums et dans les témoignages que j'ai pu recueillir, peu de personnes ont fait référence à la couleur de leur peau" (p.101), etc.
Point bonus pour la langue épicène dans l'essai. Un bon essai, pas extraordinaire, les meilleurs restent ceux publiés en anglais à l'origine, mais -enfin!!- un pas dans la bonne direction en français.