"Aziyade" est le récit basé sur le journal intime de Pierre Loti, pseudonyme et identité de plume de Louis-Marie-Julien Viaud, publié en 1879.
L'idée est assez simple : Pierre Lotti revient sur sa passion amoureuse avec Aziyade, une femme de harem, durant les années 1876 et 1877, à l'aube de la guerre russo-turque de 1877 et 1878.
Sur la forme, le recit comporte des notes de voyages, des lettres épistolaires et est basé sur le système de parataxe, Donnant une mise en forme assez aérée, diversifiée et presque polyphonique, mais aussi, et surtout fragmentaire.
Si ce récit se veut contemporain des œuvres de Zola, Pierre Lotti se veut bien moins naturaliste et renoue avec des éléments baroque et s'inscrit également dans le style de fin-de-siècle, préfigurant des tropes déjà propre au décadentisme. Le Pierre Lotti narrateur et personnage est un homme qui veut s'amuser et jouir des plaisir de la vie, tout en ne cherchant que son intérêt propre. Celui-ci se déclare dénué de foi, d'espérance et d'amour. Il se complaît dans l'observation des mises en scènes, des déguisements, des plaisirs faciles.
La dimension historique et politique n'est pas à négliger : Pierre Lotti semble éprouver une certaine attache à la Turquie, qui se révèle devenir un pays de cœur, où il apprend la langue locale et la retranscrit, et pour lequel il est prêt à s'engager, défendant la Constitution qui s'impose dans l'empire Ottoman.
Je regrette le manque de profondeur psychologique relatif à Aziyade, qui est décrite comme un beauté de chair sensuelle, mais qui finalement, correspond bien à la perspective très masculine de Pierre Lotti et au fantasme de l'exotisme de l'orientalisme. La perspective est absolument misogyne, fondée sur l'égoïste et la volonté d'une virilité d'obtention et d'exercice d'une forme de pouvoir, puisque Lotti est un militaire. Nous pouvons aussi lire une forme de conquête du pays, par la métaphore de la femme, et qui octroie aussi une maîtrise sur la condition de vie de la jeune femme, qui meurt dans son absence.
Amour tragique d'un mythe romantique orientaliste, "Aziyade" se rapproche de "Histoire d'une Grecque Moderne" , de l'abbé Prévost : dans les deux cas, un agent Français s'éprend d'une beauté turque à Constantinople (aujourd'hui Istanbul). La modalite de rendu peut varier, par le journal de Lotti et les mémoires chez Prévost, mais les deux récits démontrent une forme d'anatomie de la chute par l'amour.
Dans les deux cas, le réel et l'invraisemblable se mêlent au point de flouter les frontières et de fonder une forme de légende orientale, dans laquelle le personnage français est à la fois le regard fondateur et participant. Cependant, le récit de Prévost se veut plus critique sur les pratiques orientales, qui cachent aussi des critiques sur la place du pouvoir en France.
La suite, "Fantôme d'Orient", est publiée une bonne dizaine d'année après le récit initial, soit, en 1892, pour proposer les retrouvailles funestes d'un pays qu'il a tant aimé et apprendre la disparition de la femme de qui il s'est épris. Ici, le journal se veut plus expressif, plus expansif.
Pour ma part, j'ai apprécié le contexte de fond politique dans "Aziyade" mais en préfère la qualité poétique typique des orientalistes du XIXème siècle croisée à l'expression de la mélancolie dans "Fantôme d'Orient". Les deux récits se complètent bien, et montrent aussi une certaine évolution dans la réflexion de la forme littéraire chez Lotti. Le personnage même de Lotti croise toute l'ostentation de l'orientalisme et du dandy du XIXème siècle.