« La poésie survit à tout mais les poètes gagnent très rarement »
D’abord et pour en finir avec ça, certains passages m’ont fait lever les yeux au ciel, notamment des réflexions peu pertinentes sur la transidentité, le lesbianisme politique etc. Ça n’empêche pas le livre d’être, selon moi, fascinant dans son ensemble. Le premier choc esthétique de la narratrice qui raconte sa rencontre avec la littérature est magnifiquement amené. Cette partie est d’autant plus poignante qu’elle est immédiatement suivie du glaçant récit que la narratrice fait du féminicide de sa mère. La métaphore filée du puzzle gélatineux de souvenirs est superbe. J’adore l’idée de se fendre le crâne pour en extraire des morceaux de mémoire. Sortir des billes de souvenirs du cerveau, les poser à plat devant soi, les contempler, les manipuler, les assembler, les narrer. Ensuite, la passion dévorante que la narratrice vit - peuplée de mots et d’imaginaire, mais cruellement dénuée de tangible et de réel - me touche particulièrement. Je suis toujours émue par les gens qui ont tendance à vivre et aimer dans leur réalité, plutôt que dans la réalité. De l’extérieur on voit à quel point cette histoire d’amour est absurde et vouée à l’échec (est-ce même vraiment une histoire d’amour ?), et pourtant on comprend aussi l’incapacité de la narratrice à y renoncer. On vit avec elle la déchirure du manque, l’ampleur de la dépendance, et la joie de la connection sans cesse renouvelée. L’intensité de l’alchimie conversationnelle finit parfois par nous convaincre, nous lecteurs, que toutes ces pirouettes ont lieu d’être. Que l’histoire d’amour en est bien une. Puis, à d’autres moments, la grandiloquence et le caractère névrotique de cette baise littéraire par écrits interposés, finissent par fatiguer même le plus clément des publics. On se dit alors que, au fond, la narratrice est en effet une pauvre folle. Slur ré-approprié efficacement ! (Et mention spéciale à la siamoise Citrouille)