Tout le monde connaît Un chant de Noël. Ebenezer Scrooge, Tiny Tim et les fantômes des Noëls passés, présent et à venir n’appartiennent plus tout à fait à Charles Dickens, ils existent dans notre imaginaire collectif aux côtés des plus grands héros de la littérature. Leur histoire est sans doute mon conte de Noël préféré, aussi ne pouvais-je pas passer à côté de cette nouvelle adaptation en BD, ne serait-ce, au premier abord, que pour ses dessins sublimes à l’atmosphère délicieusement sombre. C’est un Londres sale et pollué que Munuera nous donne à voir ; la neige ne parvient pas à masquer les ravages de la révolution industrielle, porteuse de progrès qui ne bénéficient pas à toute la population, loin s’en faut. Les couleurs de Sedyas renforcent l’impression que la ville étouffe, et ses habitants avec ; on est loin d’un décor de carte de Noël ! Les sources de lumière et de chaleur sont peu nombreuses, mais elles explosent comme des lueurs d’espoir au sein de ces tableaux lugubres.
Pour avoir vu passer quelques planches, je m’attendais à aimer l’aspect purement graphique de la BD. En revanche, je ne me doutais pas que la réécriture allait me plaire à ce point. Là où Dickens dressait le portrait des maux de son époque, Munuera, en transformant Scrooge en femme, s’en prend violemment au patriarcat. Qu’est-ce qui a donc poussé cette femme à fermer son cœur ? Pourquoi a-t-elle cessé de s’intéresser aux autres ? Plus on avance dans le récit et plus on est amené à la considérer d’un autre œil. Oui, elle est aveugle et sourde aux problèmes des autres et oui, elle a besoin de s’ouvrir et de se réconcilier avec sa propre humanité. Mais les critiques acerbes à son égard ne sont-elles pas aussi le reflet d’une société que l’ambition et la réussite des femmes dérange ? Notre héroïne, en tout cas, ne manque pas de lucidité :
« Dans ce monde, une femme n’a que peu d’options. En réalité, elle n’en a que deux : être une sainte… ou une sorcière. Vous comme moi savons qu’aucune femme n’est ni tout à fait l’une, ni tout à fait l’autre. Mais vous comme moi avons choisi notre camp. »
Loin de trembler devant les fantômes, Scrooge leur tient tête avec un remarquable pragmatisme. Et si elle accepte, comme dans la version originale, de se confronter à ses propres défauts, elle ne se prive pas d’apostropher celui qui les envoie, ce dieu qui demande à tout le monde de faire un effort de bonté et de charité une fois par an mais qui semble fermer les yeux sur la misère le reste du temps. Là encore, j’y ai vu une dénonciation de l’hypocrisie de notre société, et j’ai trouvé ça assez réjouissant.
Vous l’aurez compris, j’ai adoré cette relecture moderne d’un grand classique de Noël et je vous la recommande vivement !