Je remercie Sophia Institute Press d’avoir répondu favorablement à ma demande en m’envoyant gratuitement son livre pour cette recension.
Dans ce livre The Best Argument for God, Patt Flynn, un philosophe catholique thomiste amateur cherche à démontrer l'existence de Dieu. Ce qui le rend intéressant, c'est qu'il s'appuie à la fois sur la tradition classique en assumant totalement une métaphysique aristotélico-thomiste (la distinction entre acte et puissance, entre essence et existence, les transcendantaux de l'être, etc.) et sur les résultats féconds de la philosophie de la religion analytique (les travaux par exemple de Richard Swinburne et d'Alvin Plantinga).
C’est un livre de vulgarisation donc assez compréhensible, du même “niveau” que How Reason Can Lead to God de Joshua Rasmussen si ce n’est légèrement plus haut. On appréciera les nombreuses ressources très variées et de qualité auxquelles l'auteur nous renvoie pour approfondir notre étude.
Points faibles
Premièrement, l'auteur cite peu de philosophes naturalistes mots pour mots (il cite par contre beaucoup plus de philosophes théistes), ce qui est dommage quand on prétend réfuter le naturalisme. Cela aurait pu donner plus de sérieux à son livre. Cela risque de donner l'impression qu'il s'attaque à des hommes de paille.
Deuxièmement, on peut aussi regretter le fait que l’auteur n’analyse pas explicitement les prémisses des différents arguments qu’il évalue ou présente. Cela aurait pourtant été bien pratique.
Troisièmement, dans la liste des données étudiées par l’auteur, on aurait pu en rajouter beaucoup d’autres pour avoir une enquête bien plus complète. Par exemple la souffrance animale, le mal téléologique, l’apparente absence de Dieu (problème du “Dieu caché”), les prières non exaucées, le pluralisme religieux (l’existence d’un très grand nombre de religions contradictoires), etc. qu’on retrouve dans Is God the Best Explanation of Things?: A Dialogue coécrit par Joshua Rasmussen (théiste) et Felipe Leon (naturaliste).
Quatrièmement, même si Flynn répond aux arguments des naturalistes classiques, il n’interagit pas avec les naturalistes “libéraux” (comme David Chalmers, Spinoza ou Bertrand Russell) selon la terminologie de Felipe Leon qui (aussi étrange que cela puisse paraître) sont prêts à intégrer des choses immatérielles dans leur théorie.
Résumé
Le but du livre, c'est de faire une analyse comparative du théisme avec le naturalisme (en gros affirmer que seules les choses qu'étudient la science physico-mathématique existent) et de montrer en quoi le théisme (affirmer que Dieu existe) est au moins une bien meilleure explication (si ce n'est la seule satisfaisante) de tout ce qu'on observe dans notre monde. Avant d’aller plus loin, il faut faire attention : le naturalisme est un athéisme (puisque que si seules des choses sensibles et physiques existent, alors forcément Dieu en tant qu’être immatériel n’existe pas) mais tout athéisme n’est pas un naturalisme (on peut être athée, croire que Dieu n’existe pas mais pourtant que des esprits finis et limités existent, par exemple des fantômes).
Le livre se découpe grosso modo en deux grandes parties, assez similaires que celles qu'on trouve dans How Reason Can Lead to God de Joshua Rasmussen.
Dans la première partie, Flynn formule un argument cosmologique qui combine à la fois la version de Leibniz (basée sur le principe de raison suffisante) et la version thomiste (qui reprend les deux premières voies de Thomas d'Aquin). En cela il s'apparente aux arguments de Frédéric Guillaud et Matthieu Lavagna. Il démontre en gros qu'on a besoin d'un être nécessaire qui a en soi la raison de son existence pour réussir à expliquer l'existence d'êtres contingents. Il identifie ensuite cet être au Dieu monothéiste traditionnel en reprenant à la fois les arguments classiques de la scolastique qu'on retrouve entre autres dans les deux Sommes de Thomas d'Aquin. Mais également d'autres assez originaux de la philosophie analytique comme ceux de Joshua Rasmussen et de Robert Koons. Cette partie "identification" de l'Être nécessaire est assez détaillée : ce qui est agréable car cela change un peu des arguments trop expéditifs qu'on retrouve trop souvent ailleurs.
Dans la seconde grande partie, Flynn passe en revue d'autres données que les naturalistes et les théistes reconnaissent tout deux pour prouver qu'elles renforcent encore plus le théisme auquel on a abouti avec l'argument cosmologique donné précédemment. Ces données sont le réglage fin, la moralité, la conscience et le mal et la souffrance.
Il compare tout d’abord les deux visions du monde que sont le théisme et le naturalisme et montre en quoi la première a des meilleurs vertus théoriques que la seconde : pouvoir explicatif, simplicité, etc. en piochant chez divers philosophes comme Richard Swinburne. Il répond en détails notamment à l’objection courante selon laquelle le naturalisme est plus simple que le théisme car le premier affirme uniquement l’existence de choses sensibles sans avoir recours à une entité surnaturelle qu’est Dieu. En d’autres termes, le naturalisme est une théorie plus simple que le théisme car il pose l’existence de moins de types d’entités que ce dernier. C’est personnellement ma partie préféré et la plus utile contribution du livre (vulgariser un sujet peu vulgarisé).
Dans la partie consacrée au réglage fin, Flynn résume bien les différentes objections et les différentes réponses données par les meilleurs spécialistes dans l'état de l'art (Luke Barnes, Robin Collins, Michael Rota).
Dans la partie sur la morale, il s'attaque uniquement à la position évolutionniste sur la morale qui explique qu'elle n'est qu'un produit de l'évolution dépourvue de réalité objective (antiréalisme). Je comprends bien sûr que l'auteur respecte le programme qu'il s'est fixé au début (lutter uniquement contre le naturalisme). Mais ce faisant, il laisse sans réponses les arguments donnés par des athées non naturalistes comme Erik Wielenberg ou Jeffrey Jay Lowder qui se basent sur un platonisme athée, ce qui est dommage. On y trouve cependant un bon résumé accessible de la théorie de la loi naturelle qui définit le bien comme l’accomplissement des fins naturelles et le mal le fait d’y contrevenir.
Dans la partie dédiée à la conscience, il cherche à montrer que le naturalisme manque des ressources nécessaires pour expliquer l’existence d’êtres conscients que sont les êtres humains, contrairement au théisme qui reconnaît l’existence de choses qui dépassent les choses sensibles. Il se frotte particulièrement à la vision évolutionniste telle qu’elles est vulgarisée par Michael Ruse qui tente d’expliquer la conscience comme un fruit de l’évolution des espèces. Flynn à son habitude régurgite différents arguments assez variés : l’argument contemporain basé sur les qualia, l’argument de Richard Taylor (le besoin d’un esprit pour servir du fondement à la signification, sense en anglais), l’argument traditionnel basé sur la nature immatérielle des concepts et des universaux (tel qu’il est vulgarisé par Edward Feser) contre le nominalisme. Comme souvent, ce chapitre est le plus compliqué étant donné la complexité du sujet et de la philosophie de l’esprit. Mais on peut saluer la bonne vulgarisation offerte par l’auteur.
Dans le chapitre qui aborde le problème du mal (argument qui vise à réfuter l’existence de Dieu, ou au moins certains de ses attributs comme sa bonté ou sa toute puissance), Flynn combine plusieurs approches classiques : la défense par le libre-arbitre (Dieu permet le mal pour respecter le libre-arbitre des créatures), théodicée inspirée de saint Irénée de Lyon (la souffrance permet aux hommes de faire preuve de vertus positives : compassion, persévérance, etc.), la théorie du mal comme privation dans les sillons de Thomas d’Aquin et la défense par de plus grands biens lancée par saint Augustin (il utilise des éléments de la théologie chrétienne comme l’Incarnation et la vie éternelle, la communion avec Dieu). Il répond aux diverses formulations du problème : problème logique du mal, problème empirique du mal et le problème métaphysique du mal. Le dernier est original (je n’ai trouvé nul part ailleurs une telle expression), elle consiste à se demander comment un Dieu parfaitement bon peut créer le mal. Flynn conclut qu’au lieu d’infirmer le théisme, le mal et la souffrance s’expliquent beaucoup mieux si le théisme est vrai que si le naturalisme l’est. A nouveau, ce chapitre permet de bien s’informer sur le sujet même s’il n’entre pas beaucoup dans les détails.
Enfin, on trouve en annexe une liste de réponses succinctes à des objections qui portent principalement sur son argument cosmologique. Par exemple, “Qui a causé Dieu ?”, “Si Dieu est acte pur, comment peut-il créer sans passer de la puissance à l’acte ?”, etc.