Dix nouvelles traitant de destins différents au sein du vieux royaume, à des époques diverses, de sa création à après son effondrement. Nous entrons dans la vie de personnes aux statuts extrêmement variés : roi, paysanne, scribe...
Jean-Philippe Jaworski, voici un nom que tout amateur français de fantasy finira forcément par entendre. Le moins que je puis dire est qu'il s'agit d'un auteur qui peut autant attirer qu'effrayer : louanges des uns, rejet total de Gagner la guerre par d'autres, réputation d'un style littéraire brillant mais au vocabulaire exigeant... Autant d'avis opposés me faisant redouter ma rencontre avec celui que l'on considère comme un prodige de la fantasy française. Bilan : une claque énorme. Une sacrée belle claque!
Certes, le style peut paraître exigeant, mais quel plaisir d'enfin tomber sur un auteur maniant avec brio la langue française et ne se contentant pas platement de phrases trop simples pour conter ses histoires. Je n'ai pour ma part pas eu tant de problèmes que cela avec le vocabulaire. J'aurais tendance à dire que cela dépendra grandement de votre connaissance ou non du monde médiéval. Ayant lu pas mal de romans de chevalerie, un roncin, un conroi ou encore le ban ne m'étaient pas choses étrangères. Les quelques mots totalement inconnus prenaient généralement leur sens via le contexte de leur utilisation. S'il peut être perturbant de ne pas connaître un ou deux mots, cela est rapidement compensé par le plaisir d'un style brillant et d'un vocabulaire riche permettant de s'imprégner réellement dans l'époque décrite. Chaque nouvelle semble également être un exercice de style différent de la part de l'auteur : horreur, comique, épique, chevalerie, mélancolie...
La forme est une chose mais qu'en est-il du fond? Les recueils de nouvelles ont tendance à souffrir d'inégalités entre ces dernières. Force est de constater que si j'ai un peu moins apprécié les deux dernières (surtout la toute dernière), je ne peux leur nier leur intérêt théorique et je sais qu'elles sont adorées par d'autres lecteurs. Mis à part celles-ci, chaque nouvelle m'a fortement plus. Jaworski varie les points de vue, permettant de tracer une vision sociale du vieux royaume. De nombreux registres sont convoqués afin de ne jamais donner au lecteur une impression de déjà-vu. Les deux premières nouvelles exceptées, les huit autres se situent aux environs du Xième siècle selon le Comput royal et permettent donc parfois la réintroduction d'un personnage déjà évoqué, permettant ainsi de créer un lien fugace entre ces dernières. Le vieux royaume est quant à lui une version adaptée de pays que nous connaissons, permettant sans carte de facilement nous représenter les pays et populations (même si par facétie, l'auteur a visiblement placé celui-ci dans l'hémisphère inverse de la nôtre, brouillant notre logique géographique) : nous y trouvons les barbares d'Oromagne rappelant les Germains ou bien la République de Ciudalia qui est une évidente Italie fantasmée et plus principalement de la République de Venise.
Sans plus attendre, voici les nouvelles :
Janua Vera
Leodegar, le fondateur du royaume, autoproclamé Dieu-roi, se réveille toutes les nuits en hurlant, effrayant sa cour. Quelle est donc la raison de ses cauchemars?
Une nouvelle qui plaît visiblement moins aux lecteurs. Si elle est indéniablement plus opaque que les autres, et donc peut-être n'aurait pas du être en première ligne pour défendre l'œuvre, j'ai pour ma part beaucoup aimé cette nouvelle et sa chute annoncée qui m'a fait éprouver un peu de tristesse. Il s'agit probablement de la nouvelle au style le plus suranné, ce qui n'est pas sans charme vu qu'elle traite de la période la plus ancienne chronologiquement parlant.
Montefellóne
Isembard d'Arches doit prendre la ville de Montefellóne, appartenant à la République de Ciudalia, pour le compte de son roi. Cependant, la ville résiste et une troupe ennemie semble s'approcher.
Un régal que cette nouvelle nous proposant la vision d'un siège médiéval. Nous y suivons l'assaut contre Montefellóne et le style de Jaworski nous plonge de suite dans l'ambiance guerrière propre à cette nouvelle. Si la fin est annoncée pour les plus perspicaces, elle n'en reste pas moins intéressante.
Mauvaise donne
Benvenuto Gesufal est un assassin de Ciudalia. Lorsqu'un contrat spécifique lui est donné contre un noble, il pressent que ce contrat pourrait lui valoir des ennuis.
Plongez dans une Venise de fantasy issu de la fin du Moyen-Âge et de la Renaissance pour y suivre l'assassin Benvenuto Gesufal! A mi-chemin entre l'action et la politique, cette nouvelle, la plus longue du recueil, vous tiendra en haleine afin de savoir le fin mot de l'histoire. Si comme moi vous avez eu une période d'adoration à la fin des années 2000 pour Assassin's Creed II, cette nouvelle ne pourra que jouer sur votre fibre nostalgique. Mon seul regret fut que le protagoniste comprenne trop rapidement le fin mot de l'histoire. Il s'agit également de la nouvelle servant de préquelle au premier roman de l'auteur sorti un peu plus tard, Gagner la guerre, remettant en scène Benvenuto.
Le service des dames
Afin de se rendre à la guerre, le chevalier Ædan, accompagné de son écuyer et de son page, désire traverser un gué interdit par la dame des lieux. Cette dernière consent cependant à lui autoriser la traversée contre un service au prix élevé. Toujours au service des dames, Ædan accepte.
Un véritable plaisir pour qui aime les romans de chevalerie! Jaworski nous plante ici une intrigue qui rappellera quelque peu les romans du cycle arthurien, avec ses joutes et la volonté de toujours accéder aux requêtes des dames. Ædan est d'ailleurs ici décrit comme un modèle de vertu envers ces dernières. Le fin mot de l'histoire laisse d'ailleurs entrevoir une possible réutilisation de cette nouvelle dans Le chevalier aux épines que je n'ai pas encore lu à ce jour.
Une offrande très précieuse
Perdu en terre ennemie avec un compagnon blessé après un raid raté, Cecht doit traverser la forêt jusqu'à quitter le pays. Cependant, cette forêt est censée être protégée par une déesse.
Une nouvelle intéressante qui, si elle n'est pas ma favorite, reste tout de même sympathique à lire et propose un nouveau style. J'ai par exemple pensé à certains récits de Conan en suivant cette nouvelle. Mon seul véritable problème est la chute que je trouve assez convenue.
Le conte de Suzelle
La jeune Suzelle est une petite paysanne effrontée et étourdie. Sa rencontre avec un elfe va la marquer pour toujours.
Attention, chef d'œuvre du recueil selon moi. Jaworski nous fait ici le simple récit d'une vie paysanne. Si dans un premier temps j'étais sceptique face à la nouvelle, ne voyant pas forcément ou l'auteur désirait nous emmener, la chute de la nouvelle est une merveille qui humidifiera vos yeux ou pour le moins vous portera un coup. Si vous deviez n'en lire qu'une, je vous recommande sans hésitation Le conte de Suzelle!
Jour de guigne
Maître Calame semble être atteint d'une pathologie rare : le syndrome du palimpseste, lui créant une malchance assez impressionnante. La journée risque d'être dure pour le pauvre copiste.
L'auteur verse ici dans le comique et c'est plutôt bien réussi. Nous compatissons vraiment aux malheurs du pauvre Calame pour qui tout tourne mal. J'ai presque été surpris de voir une fin plus "sérieuse" au vu du début de la nouvelle. Certains dialogues sont très bien écrits, comme celui entre Calame et le Bailli. J'ai lu/entendu plusieurs fois que l'on y retrouvait un style proche de Pratchett et cela ne me surprend pas car, malgré ma très maigre connaissance de ce dernier, c'est tout de suite à lui que j'ai pensé!
Un amour dévorant
Dans la forêt bordant Noant-le-Vieux, les "appeleurs" rôdent de la tombée de la nuit jusqu'au petit matin depuis des années. Criant sans cesse le nom d'une femme, malheur à qui les rencontrera.
Encore une nouvelle qui m'a bluffé par son ambiance. Histoire de fantôme très réussie de ce point de vue, Un amour dévorant nous plonge dans la noirceur d'une forêt hantée via les récits de témoins ayant croisé la route de ces derniers. Seule la chute pourra s'avérer décevante en fonction de vos attentes.
Comment Blandin fut perdu
Maître Albinello, un imagier, se voit confier en apprentissage Blandin, un jeune homme ayant pour vocation de devenir moine. Très vite, un problème se profile : Blandin place systématiquement l'image d'une jeune femme qu'il nomme Alma dans ses œuvres.
Une nouvelle sympathique, avec une chute intéressante, qui a le mérite de décrire avec des détails la vie des imagiers, ce qui reste intéressant. Malheureusement, je n'ai que très peu été intéressé par une partie de la nouvelle vers la fin et du coup je ne suis pas vraiment rentré dedans à 100%.
Le Confident
Un prêtre du Désséché, voué à l'obscurité, raconte sa vie.
Une nouvelle très courte et assez obscure (cela tombe bien!) pour moi. Si elle a le mérite de mettre en lumière (décidément...) le culte du Désséché, je n'ai que peu accroché à cette histoire malgré sa chute qui s'avère sans doute très intéressante mais qui m'a malheureusement laissé quelque peu de marbre. Ce serait selon moi la plus faible du recueil. Toutefois, en lisant d'autres avis, il semblerait qu'elle soit adorée par beaucoup de lecteurs, donc ne vous fiez pas simplement à mon jugement.