Je viens de finir ce livre, et je suis absolument bouleversée. J'espère qu'écrire mon avis ici me permettra de faire une sorte de deuil.
"Inho allume une cigarette. Le ciel est clair en ce beau soir d'automne. Il regarde la fumée flotter au-dessus de l'étendue laiteuse de roseaux fleurissant la baie. Les derniers rayons du soleil teintent les nuages de rose clair et de violet. Si on éliminait tous les humains de ce paysage, l'endroit serait un vrai paradis, se dit-il. Un magnifique paradis... vide de sens."
(p.159)
Dans ce livre, on suit tout d'abord le personnage d'Inho qui déménage à Mujin pour devenir enseignant dans un internat pour enfants sourds et malentendants, certains avec des retards mentaux. Dès son arrivée, l'atmosphère est pesante, quelque chose ne va pas. Et très vite, on comprend que les enfants de cette école sont maltraités et qu'on abuse d'eux sexuellement. Ce livre devient alors un combat pour le changement et la vérité.
"Il ignorait que le fait d'entendre pouvait représenter un tel pouvoir. L'infirmité des sourds n'est pas visible, aussi oublie-t-on qu'ils sont porteurs d'handicap. Quand il réalise qu'il est le seul à pouvoir entendre ces bruits dans cet immense établissement, il frissonne, comme s'il avait entr'aperçu le royaume des morts, invisible au commun des mortels."
(p.36)
L'autrice dépeint avec beaucoup de sensibilité le quotidien de ces gens qui n'entendent pas bien ou n'entendent tout simplement pas. On voit tout de suite qu'elle s'est renseignée sur ces personnes, a parlé avec elles afin de pouvoir retranscrire au mieux ce qu'est leur vie quotidienne. Autre chose que l'on remarque tout de suite, c'est que Gong Ji-young ne cherche pas à masquer la vérité - elle délivre les faits et les pensées de la façon la plus brute, la plus spontanée et la plus honnête possible. Elle ne cherche pas à adoucir la vérité pour que la pilule passe plus facilement. Non. Au contraire.
"La violence en tant que telle fait moins mal que l'abandon. Le désespoir de savoir que personne ne viendra vous aider. Maintenant ils ne sont plus seuls et ils le savent. Aussi, au plus profond de leur cœur, la joie le dispute-t-elle à l'émotion." (p.138)
Les Enfants du silence est un récit où l'on s'interroge sur la vérité: la façon dont elle est présentée selon les convictions des uns et des autres, la façon dont elle est détournée, la façon dont on la masque pour ne pas s'encombrer avec des évènements qui pourraient nuire à la cohésion sociale, à la tranquillité d'esprit des habitants. Comme on peut s'y attendre, le procès intenté contre les agresseurs tourne vite à un procès où l'on essaye de déterminer qui a dit la vérité; ou plutôt, qui n'a pas dit la vérité. C'est très grave, et pourtant, n'est-ce pas humain de vouloir croire que d'autres semblables ne sont pas capables de crimes aussi atroces? Cette thématique est vraiment au centre de la réflexion de ce roman et ne peut que pousser à réfléchir.
"Le seul défaut de la vérité est qu'elle est paresseuse. Forte de sa prétention à être la seule et unique, elle expose son corps tel qu'il est et ne cherche aucunement à s'embellir et à séduire son public. Aussi est-elle parfois incohérente, défie-t-elle la raison et nous met-elle souvent mal à l'aise. Alors que les contre-vérités passent leur temps à se déguiser pour tenter de dissimuler leurs contradictions, la vérité reste allongée sous son plaqueminier, attendant qu'un kaki lui tombe dans la bouche. Il faut bien qu'il y ait une raison pour que le monde entier ignore la vérité !"
(p.155)
Les personnages d'Inho et Yujin sont très bien écrits dans le sens où ils sont complémentaires. Les deux se battent par amour et pour que justice soit faite, mais avec un état d'esprit différent. Inho se prend d'amour pour ces enfants, qu'il aime autant que sa propre fille (p.267), et ne peut pas tourner la tête sans les aider; tandis que Yujin, qui cherche, bien sûr, aussi à les protéger, cherche aussi à changer le monde dans lequel elle vit. C'est aussi une façon pour elle de se protéger, elle qui se demande si ce monde n'est pas en vérité l'enfer (p.213). Ca m'a beaucoup touchée lorsqu'elle dit au brigadier-chef ceci:
"J'ai renoncé à changer le monde après le décès de mon père. Si je me bats aujourd'hui, c'est pour l'empêcher de me changer."
(p.243)
A propos du brigadier-chef, il est symbole même de tous ces gens qui ont décidé de ne pas se battre, de tous ces gens qui ont trouvé la volonté de regarder ailleurs pour que leur vie ne soit pas impactée par le malheur des autres, pour essayer d'améliorer leur vie comme ils peuvent. Et j'en viens à un autre aspect très important dans ce roman: le désemparement que l'on peut ressentir face au manque de justice, face à la puissance des puissants, face à la grande place qu'ont l'argent et le statut social au sein de la société (coréenne dans le cas ici présent). Ceux qui sont puissants finissent presque toujours par s'en sortir, c'est pourquoi on peut parfois comprendre pourquoi certains baissent les bras et essayent de passer à autre chose. Là encore, l'autrice va droit au but et n'essaye pas à montrer la réalité dans sa forme la plus cruelle. Lorsque l'on propose de financer des études universitaires et des frais médicaux très élevés à sa petite-fille victime, la vieille femme qui a toujours été pauvre se sent indignée par cette proposition car cela ne réparera jamais le mal qui a été fait à l'enfant. Mais en même temps, le mal est fait et ces gens vont vraisemblablement de toute façon s'en tirer avec presque rien... alors pourquoi ne pas essayer d'en profiter un peu? C'est dégoûtant à lire, et pourtant, ça arrive tous les jours.
Ce livre, c'est aussi un récit d'amour. Et je crois qu'il est essentiel de le souligner, parce que c'est ce qui nous aide à aller mieux face à cette lecture. De l'amour la part d'Inho, le personnage principal, de la part de Yujin, femme qui s'implique énormément dans ce combat, mais aussi de la part de ces enfants. Et c'est vraiment magnifiquement écrit. Lorsque Yeon-du écrit une lettre à son enseignant principal pour le remercier, j'ai pleuré. Lorsque Inho est accusé à tort d'un crime très grave, ces enfants qui ont été violés et torturés pendant des années tiennent à lui dire qu'ils espèrent qu'il va bien. Parce que ces accusations ont du lui porter un gros coup au moral. Lorsque le personnage principal prend une décision à la fin du roman, une décision décevante mais compréhensible, on lui écrit une lettre pour lui dire qu'il est soutenu dans sa décision:
"ça a dû être dur pour toi"
(p.274). C'est quelque chose qui m'a énormément touchée encore une fois.
"Quand quelqu'un ment, tout s'assombrit, comme si de l'encre coulait dans le lac qu'est ce monde. Pour réussir à en éclaircir l'eau, il faut une énergie beaucoup plus pure que le mensonge."
(p.232)
Bref, je suis heureuse d'avoir lu ce livre même s'il m'a fait pleurer plusieurs fois, même si il m'a à la fois indignée et réchauffé le cœur. Je vous encourage à le lire, à la fois pour le témoignage qu'il représente, mais aussi pour sa qualité littéraire.