Après L’apocalypse joyeuse, une histoire du risque technologique de Jean-Baptiste Fressoz, j’avais envie de lire l’ouvrage qu’il a co-écrit avec Fabien Locher : Les révoltes du ciel, une histoire du changement climatique, XVe-XXe siècle. Dans ce livre publié en 2020 dans la collection L’Univers historique chez Seuil, les deux historiens des sciences et de l’environnement étudient l’histoire de la perception du climat et des changements climatiques par les sociétés européennes depuis le XVe siècle.
De l’aube de l’époque moderne au milieu du XXe siècle, les sociétés occidentales ont débattu du changement climatique, de ses causes et de ses effets sur les équilibres écologiques, sociaux, politiques. On ne se préoccupait alors ni de CO2 ni d’effet de serre. On pensait par contre que couper les forêts et transformer la planète modifieraient les pluies, les températures, les saisons. Cette question fut posée partout où l’histoire avançait à grands pas : par les Conquistadors au Nouveau Monde, par les révolutionnaires de 1789, par les savants et les tribuns politiques du XIXe siècle, par les impérialistes européens en Asie et en Afrique jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.
Cette enquête magistrale raconte pour la première fois les angoisses et les espoirs de sociétés qui, soumises aux aléas du ciel, pensent et anticipent les changements climatiques. Elle montre que la transformation du climat fût au coeur de débats fondamentaux sur la colonisation, Dieu, l'Etat, la nature et le capitalisme et que de ces batailles ont émergé certains concepts-clés des politiques et des sciences environnementales contemporaines. Si, pendant un bref laps de temps, l’industrie et la science nous ont inculqué l’illusion rassurante d’un climat impassible, il nous faut, à l’heure du réchauffement global, affronter de nouveau les révoltes du ciel.
Dès l’introduction, les deux co-auteurs présentent leurs dix thèses historiques sur le changement climatique, qui sont ensuite démontrées et illustrées tout au long de l’ouvrage :
1. Les sociétés européennes n’ont pas traversé des siècles de soubresauts climatiques ni vécu le petit âge glaciaire sans se préoccuper de l’évolution du climat
2. La conviction en un agir climatique humain a marqué profondément, sur le long terme, les sociétés européennes
3. Le changement anthropique des climats a été, sur la longue durée, un cadre de pensée et d’action au service de l’expansion impériale européenne
4. La science s’est emparée, de très longue date, de la question des changements climatiques
5. L’époque contemporaine n’a pas le privilège du global : la question du changement climatique est abordée, dès l’époque moderne, à l’échelle de la planète et des continents
6. Il n’y a pas eu de « prise de conscience environnementale » récente, mais au contraire une montée, au sein de conceptions climatiques anciennes mêlant optimisme et pessimisme, d’une figure de l’effondrement prenant l’ascendant du fait de la Révolution française, dans un espace-temps précis : la France de 1789 et des décennies politiques tourmentées du XIXe siècle
7. La France occupe, dans l’histoire mondiale et de longue durée du changement climatique, une place particulière, produit de luttes sans merci qui opposent les factions de la Révolution, de la Restauration, de la monarchie tempérée et du libéralisme économique, dans un pays perclus d’angoisse
8. L’idée d’effondrement climatique sert d’outil pour gouverner les usages populaires de la nature
9. Les débats sur la menace climatique sont aussi intimement liés à l’essor du capitalisme libéral en France au XIXe siècle
10. Les sociétés européennes se sont rendues, à compter de la fin du XIXe siècle, peu à peu insensibles à la menace d’un changement climatique
J’ai beaucoup aimé ce livre, qui m’a captivé du début à la fin. Les auteurs maîtrisent parfaitement leur sujet et sont convaincants dans leur propos. Pour moi c’est un ouvrage majeur pour l’histoire environnementale.