Incontournable Octobre 2023
Ce premier tome d'une série d'origine suédoise propose un univers policier sombre et froid se déroulant à la fin du 19e siècle, à Stockholm.
C'est l'hiver. Un froid de canard couvre la capitale et ce n'est rien pour aider les orphelins de l'Orphelinat central, dont fait parti Mika, 11 ans. La jeune fille n'a pas été adoptée et travaille maintenant dans une taverne autant que dans l'orphelinat. Une nuit, on frappe aux portes de l'orphelinat. Mika se fait alors confié par un mystérieux jeune homme une enfant fraichement née. Mais ce n'est pas le seul mystère qui entre soudain dans la vie de Mika. Alors qu'un meurtre est commis dans la capitale suédoise, le spectre d'un meurtrier en série hante les esprits, même si ce dernier a été exécuté il y a peu de temps. Quand un agent de police vient prendre la déposition de Mika sur l'étrange homme venu porter l'enfant, la déposition de celui-ci attire l'attention d'un enquêteur, Valdemar Hoff. Hoff va impliquer une première fois la jeune orpheline dans son enquête en lui demandant d'identifier le corps de la victime, qui aurait pu être son mystérieux visiteur nocturne. Ce n'est cependant pas le cas. Néanmoins, l'enquêteur est intéressé par le sens d'observation de Mika, qui explique d'ailleurs ce talent par l'impératif de sa survie passant par sa capacité à percevoir les dangers. Parce qu'elle est orpheline et parce qu'elle est "fille". Il va naître de leur frileuse collaboration un réel travail d'équipe, afin de mettre la main sur le meurtrier. Un meurtrier qui, après quelques pistes, pourrait bien être le "Corbeau de nuit" qui a déjà sévit.
On a pas souvent la chance de parcourir les routes glacées et les nuits polaires des pays scandinaves ou de savourer les plumes jeunesse des auteurs et autrices de ces pays. Une ironie quand même, quand on voit avec quel succès les scandinaves ont conquis le polar noir de la littérature adulte.
Le style de narration laisse place à beaucoup de suspense, avec des révélations muettes, des phrases titillantes en fin de chapitre et plusieurs associations pas très intuitives habilement déroulées. Mika m'a juste un peu agacé avec sa façon de faire suivre Hoff sans lui dire pourquoi, simplement parce que le travail d'équipe se fonde sur la confiance, surtout entre un adulte et une enfant, il me semble.
Mika est une jeune fille qui a de grosses responsabilités sur les épaules. Aînée des enfants de l'orphelinat, elle leur sert de grande sœur, en quelque sorte. Elle a des tâches à effectuer et travaille dans une taverne, un lieu plutôt incongru pour une fille de son âge. En même temps, on comprendra assez rapidement que les enfants sans parents n'ont pas le statu d'enfants, mais plus souvent celui de main d’œuvre bon marché et de vermine, au même titre que les rats. Mika peut compter sur son sens de l'observation, mais aussi sa sensibilité et son intuition. Son partenaire, le massif et bourru Hoff, possède l'expérience, le sens de la justice et son esprit pratique. S'ils forment un duo hétéroclite, ils ont de belles forces complémentaires.
Je dirais que d'ordre général, j'ai trouvé ce récit réaliste. Bon, bien sur, des personnages enfants à ce point doué en enquête, ce n'est pas vraiment ce que je veux dire par "réaliste", mais contrairement à certains polars jeunesse, il y a de la vraisemblance. Déjà, il y a de bons délais de temps, tout ne se résout pas en deux jours. Ensuite, les réactions des personnages sont généralement crédibles. Enfin, le crime reste relativement "simple". Je veux dire par là que ce n'est pas un énorme complot explosif et inutilement compliqué. Même le meurtrier n'est pas le gros Méchant moche qu'on croise trop souvent en polar jeunesse, mais plutôt le personnage blessé et cynique qui n'a rien à perdre, mais rien à gagner non plus. Un profil plutôt rare, je trouve.
Ce n'est jamais simple de faire du polar jeunesse sans tomber dans les indigestes clichés et les personnages stéréotypés, mais je pense que ce roman ne tombe ni dans l'un ni dans l'autre. Le décor est circonscrit dans une ville qu'on connait peu, avec assez de détails pour la "sentir" et le monde en présence, froid et sombre, sait rester sobre et juste ce qu'il faut de sensible.
Mika, dans le rôle très connu de l'orpheline, réussi quand même à me surprendre et les personnages secondaires qui gravitent autours d'elle sont tout aussi nuancés. Si je devais le comparer à un aliment, je dirais que le livre m'évoque la fois où j'ai osé comparer un strudel aux pommes avec un chausson aux pommes. C'est pas mal les même ingrédients, mais le résultat est suffisamment différent pour trouver le tour de nous surprendre. C'est un peu ce que je vis ici: des éléments connus, mais un traitement suffisamment différent et bien exécuté pour faire passer un bon moment de lecture.
Dernier petit point: L’œuvre met en relief assez bien la disparité de traitement des enfants des orphelins. L'univers de Mika me rappelle celui de madame Tetzner avec son roman "Les frères noirs", paru pour la première fois dans les années 1940 et mettant en scène les réseaux de trafic d'enfants pour l'industrie des ramoneurs en Italie du 18e. Un univers sombre, socialement inégal, dans lequel les droits des enfants n'existent carrément pas. J'aime que ce thème soit traité de paire avec l'état social de son héroïne, cela ajoute à la pertinence et surtout, à la vraisemblance.
C'est donc une série policière qui promet et qui interpelle. Vivement la suite!
Pour un lectorat du troisième cycle primaire, 10-12 ans
Catégorie: Roman policier suédois, littérature jeunesse intermédiaire, 3e cycle primaire, 10-12 ans
Note: 8/10