Pêcher le barbe, caresser les mognoles, dresser les pijaunes, s’occuper du grand gori, conduire la bibinette, extraire le ploiron, tisser le bleu iribé… Autant de métiers qui font rêver, autant d’activités essentielles à la vie, autant de tâches guidées par la fantaisie. Vraiment ? La réalité est pourtant moins poétique et derrière ces mots qui titillent l’imaginaire se cache l’âpreté du travail dans ce qu’il a de plus brutal. De plus injuste aussi. Car il faut être pauvre pour accepter ces besognes répétitives et lointaines, qui entretiennent la survie des plus précaires en offrant aux plus privilégiés le confort qu’ils estiment avoir mérité. Ce que chacun ignore, c’est que dans le cœur d’une mine ancienne coule une rivière fantastique, qui alimente la terre tout en menaçant de la submerger…En dix histoires qui sont autant de voyages, Delphine Panique nous invite à parcourir un univers inconnu dont les coutumes et les mécanismes, pour aussi farfelus qu’ils soient, finissent toujours par rappeler les engrenages qui font tourner notre propre monde, broyant les petites mains qui le font tourner. Flippa, Plopine ou Raoula ont chacune leur histoire. Mais ce qui les unit, c’est ce travail saisonnier, qui les éloigne de leur foyer et de leur famille le temps d’un hiver ou d’un été. Sans repères, sans considération, sans défense, elles sont les invisibles que personne ne veut voir et dont le destin indiffère. Mais une pulsion de vie les guide que rien ne parvient à détruire. De cette énergie naît la fierté, l’affection, la solidarité, parfois la révolte. Avec des moyens volontairement modestes, Delphine Panique rend tangible les souffrances et les joies les plus complexes, les émotions les plus ténues. Fuyant la démonstration et la lourdeur, elle dresse le tableau poignant de femmes déconsidérées, dont l’humanité reste vivante, toujours vivante, obstinément vivante.
Quand je travaillais en librairie il y a une dizaine d'années, des BD documentaires et des récits de voyages, il y en avait une chiée, et elles étaient toutes pareilles. J'en vois encore passer, mais j'ai l'impression qu'il y en a moins. Je ne vois plus systématiquement toutes les nouveautés, donc ça se peut que ce soit ça. Toujours est-il qu'à l'époque, Emmanuel Lepage pognait ben gros avec son dessin ben travaillé et ses récits de voyage documentaires, mais je trouvais ça vide, sans âme. Il parlait de ce qu'il voyait, décrivait les gens qu'il rencontrait, et ça n'avait aucune valeur, on ne les revoyait jamais ces personnes-là, elles n'apportaient rien au récit et elles n'avaient aucune personnalité: c'était des noms et des professions et peut-être un trait de personnalité. je dis pas qu'il n'y a pas de bonnes BD documentaires, seulement que c'est un genre saturé de plein de bouette générique.
Tout ça pour dire que Creuser, voguer est un vent de fraicheur. C'est pas une vrai BD documentaire, en fait ce sont des professions et des lieux inventées, mais le procédé est similaire (ça a d'ailleurs commencé comme une parodie de ce genre de récit pour évoluer vers autre chose). Mais Creuser, Voguer a ce que ces récits n'ont que rarement, de la poésie. Un certain vague à l'âme nous étreint à la lecture de ces pages...et on sourit aussi parfois.
Un très beau livre, très poétique, avec globalement peu de mots. Les graphismes sont minimalistes mais très parlants et les planches réalisées avec à chaque fois peu de couleurs (un duo ou trio de couleurs). L’ensemble du livre est réalisé dans un camaïeu de jaunes, bleus et verts.
Delphine Panique nous conte dix histoires de vie fictives, de femmes fictives, qui font des métiers qui n’existent pas : et pourtant, cela nous ramène à notre triste monde, où une part de la population (riche et puissante) domine l’autre partie (et les femmes, pauvres, précaires, souvent immigrées, en font partie). Dans chaque histoire, l’accent est mis sur une expérience professionnelle, éreintante et/ou socialement (très) dévalorisée et toujours mal payée. Les femmes sont arrachées à leurs milieux, à leurs familles, seules dans des environnements qui se révèlent hostiles.
Chapitre 1 : Le lac gelé : un groupe de personnes, femmes et hommes, vont pêcher des poissons pendant trois semaines dans un lac gelé et par une température glaciale
Chapitre 2 : L’affection des mognoles : une femme, saisonnière, est employée pour caresser des fleurs toute la journée
Chapitre 3 : Le grand gori : une femme est employée pour s’occuper d’un animal pendant une traversée en bateau qui durera 1 an (aller) : elle habite dans la cale du bateau, à des dizaines de mètres de la surface
Chapitre 4 : La chauffe à bibinette : une femme raconte sa vie de livreuse dans une ville remplie de riches personnes qui ne sortent jamais et commandent tout ; le pays est totalement scindé puisqu’ils existent des villes de pauvres et des villes de riches et les routes relient les villes entre elles de manière à ce que les deux populations ne se rencontrent jamais
Chapitre 5 : Le pays Ploire : une femme se voit contrainte d’emmener, pour la première fois, sa fille de 13 ans (car « c’est l’âge ») dans la mine où elle travaille
Chapitre 6 : Les enfants drôles : une femme doit s’occuper de cinq enfants abandonnés par leurs parents (et leurs éducateurs) qui ont besoin de vacances sans eux ; ils ne vivent pas avec leurs familles respectives car ils sont « drôles »
Chapitre 7 : Le maillage bleu : une femme travaille pour une saison dans une usine qui tisse exclusivement du fil bleu extrêmement toxique ; son équipe est composée uniquement de femmes ; aucun autre collège de l’entreprise ne veut les approcher, elles sont moquées et toujours mises à part (au sein de l’entreprise - et même dans lors de la pause déjeuner - mais aussi dans la ville, où leurs habitations sont bien plus petites que toutes les autres et tout à l’extrémité)
Chapitre 8 : Les pijaunes miel : une femme, éleveuse d’oiseaux, se rend dans un pays étranger plus riche que le sien, afin de former les oiseaux à voler et transmettre des messages
Chapitre 9 : Midinette première un hymne aux Femmes, à l’Histoire des Femmes, à leur rôle dans les révoltes et révolutions de l’Histoire, à la sororité
Chapitre 10 : Le retour du grand gori une histoire sans mots où tous les symboles les plus marquants des neuf histoires précédentes sont entremêlés et créent une sorte de nouvelle réalité, un échappatoire avec, semble-t-il, plus de libertés
J’ai vraiment trouvé qu’il s’agissait d’un magnifique ouvrage qui laissait pleinement la place à l’imagination et à l’interprétation de chaque lecteur et lectrice.
Je recommande !
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Je vais pas vous mentir, c’est assez étonnant : le style est minimaliste, les personnages pas hyper attachants, et pourtant globalement ça fonctionne, ce que l’autrice veut dénoncer est dénoncé