(Un peu de spoil désolée)
Littoral de Wajdi Mouawad n’est pas simplement l’histoire d’un fils qui cherche à offrir une sépulture décente à son père dans son pays d’origine. C’est avant tout l’odyssée intérieure d’un orphelin, Wilfrid, qui cherche le fondement de son existence, l’origine de son identité, la racine même de sa mémoire. Dès les premières pages, on comprend que cette quête funéraire est bien plus qu’un rituel : c’est une plongée vertigineuse dans la mémoire personnelle et collective, un voyage entre la vie et la mort, entre les vivants et les fantômes.
« Maintenant je dois faire le dur apprentissage de la vie, et pour ça, je dois être seul, sans filet, sans rien. Je dois marcher dans le vide à mon tour, sans fantôme pour me tenir la main, mais avec un esprit dans le cœur. »
Ces paroles résument la trajectoire initiatique de la pièce. Il s’agit de grandir, de se détacher de l’enfance, de faire le deuil en quelque sorte non seulement d’un père, mais d’un monde ancien, d’une innocence perdue.
La force de Littoral réside dans son mélange des genres : la tragédie antique (avec de nombreuses références à Sophocle), le grotesque, le réalisme, le rêve et la fiction. Ce mélange stylistique donne au texte une originalité, une voix propre. On sent la tension entre la gravité des thèmes abordés et la légèreté parfois absurde de certaines situations. Cette diversité peut parfois faire perdre en crédibilité certains récits, notamment les épisodes liés à la guerre, qui « en font trop ». Pourtant, cette oscillation entre le réel et le fantasme est précisément ce qui permet au lecteur de ressentir la confusion intérieure des personnages.
Le récit nous invite à considérer l’importance de la transmission, du récit de soi. « Racontez-moi un peu qui vous êtes » .Mouawad insiste sur la nécessité de partager, de témoigner. Et cela passe par les rencontres, fortuites ou provoquées, brèves ou durables qui jalonnent le parcours du personnage principal. À travers elles, il découvre les visages multiples de la souffrance humaine, mais aussi les fragments d’une solidarité possible, ici tous des orphelins.
Ce qui est frappant dans Littoral, c’est la manière dont Wajdi Mouawad aborde la guerre. Il ne s’intéresse pas aux conflits idéologiques, aux batailles héroïques, mais à ce que la guerre fait aux civils. La guerre, ici, est un déchaînement brutal qui détruit la cellule primordiale : la famille; des fils tués sous les yeux de leurs parents, des mères violées, des pères égorgés. La guerre devient une fabrique d’orphelins, un lieu d’arrachement identitaire. Coupés de leurs racines, les survivants errent, sans origine, sans destin dans l’oubli.
Cependant individuellement, les personnages, Wilfrid, Sabbé, Amé et Massi entrevoient une forme de rédemption.
Wilfrid fini par :
« J’ai lavé le corps de mon père. Tenez, lavez le vôtre à présent. »
Par ces mots, il transmet aux autres la responsabilité de leur propre mémoire, de leur propre deuil.
Pourtant, cette fin, bien que poétique, peut sembler frustrante. Wilfrid affirme avoir trouvé sa voie, mais rien ne le prouve véritablement. Ce flou final n'est-il pas, cependant, fidèle à la réalité du deuil et de la quête de soi ? Rien n’est jamais vraiment résolu. Le deuil est il une fin en soi ? Ou une quête continue vers l’oubli?
Littoral est donc une pièce de théâtre à la fois intime et universelle, un texte qui nous interroge sur nos origines, notre capacité à transmettre, à résister, à aimer malgré la perte. Une œuvre poignante, entre l’ombre des morts et la lumière des vivants, où la parole devient acte de survie.
« Même s’il faut être un fou furieux pour accepter de vivre, je vous confie la Terre, je vous confie la vie. » C’est peut-être là, la plus belle leçon de ce livre .