On le sait, "Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir…" et son bon grand-père Hugo était le seul à avoir pitié de la malheureuse enfant punie. Récurrent dans les anthologies, ce poème fige nos attentes sur le titre même de "L'Art d'être grand-père." On s'attend à quelques jolies pages d'attendrissement familial, à quelques perles de sagesse cacochyme, et rien de plus. L'attendrissement familial pouvant être délectable sous la plume d'un grand poète, on finit par saisir l'occasion et un exemplaire du recueil dans cette édition 1001 nuits (qui souffre d'un grand nombre de coquilles).
Bien sûr, "L'Art d'être grand-père" se nourrit de l'observation de ses petits-enfants, Jeanne et Georges, et ce dès le berceau, alors qu'il n'a pas encore quitté les îles anglo-normandes. Mais on est frappé d'emblée par le caractère extrêmement construit d'un recueil qui entrelace savamment les thèmes et les tons, porté par un vers d'une modernité extrême : il semble qu'à tout moment Hugo, ici contemporain de Rimbaud, de Verlaine et de Mallarmé, les accompagne dans l'audace créatrice. Le vieux poète montre qu'il est encore, comme l'appelait Flaubert, "le suprême alligator". La réflexion métaphysique est de la partie, de même que la polémique littéraire et politique (quelques missiles de basse altitude lancées dans les jambes de médiocres oubliés mériteraient des notes explicatives… mais les éditions 1001 nuits, etc.) Mais pourquoi tout cela est-il mis sous la bannière des aïeux attendris ?
L'attention portée à Jeanne et à Georges, dont il n'a pas la responsabilité nominale et qu'il peut donc observer avec une indulgence sans bornes et un émerveillement total, est évidente. Dans "Le Poème du Jardin des Plantes" Hugo présente clairement l'enfance comme un âge angélique (ne le blâmez pas, il n'a pas lu Freud) face au repoussoir monstrueux représenté par les fauves : c'est un parti qu'il prend (d'autres poèmes ont montré Hugo très attentif à l'intelligence des bêtes…). Dès lors il sait, son âge aidant, qu'on le tiendra pour gâteux. La meilleure défense étant l'attaque, il assume. Il se range du parti des enfants contre toute forme que peut prendre le mal, et même contre la raison raisonnable des adultes d'âge mûr et responsable. C'est là le véritable art d'être grand-père : revendiquer la part d'enfance de la vieillesse pour intervenir dans toutes les questions d'importance.
La modernité est un mauvais goût, Hugo le sait et l'assume depuis sa jeunesse. Devenu patriarche au point de pouvoir revendiquer l'enfance, il peut tout oser en termes poétiques. En témoigne l'admirable "Fenêtres ouvertes" qui d'une sorte de prise de notes impressionniste, à peine grammaticale, de sensations matinales, fait des alexandrins. Hugo dans "L'Art d'être grand-père" est plus que jamais le maître du rythme, tantôt épousant et tantôt brusquant la structure traditionnelle des vers dans une résonance permanente avec son propos.
Alors que le meilleur du recueil est justement dans cette capacité d'observation du monde qui l'entoure et qui entoure ses deux petits chéris, Hugo retrouve parfois, avec un orgueil d'une inédite franchise, la posture du poète prophète et imprécateur. À ces moments-là on lui en veut presque d'interposer son ego entre nous et le meilleur de sa poésie. On sait qu'un recueil aussi long, de la part d'un poète aussi audacieux et dont le style est par essence torrentiel, ne peut être exempt de faiblesses. Et puis on arrive au dernier poème, "L'Âme à la poursuite du vrai", de la dernière section, "Que les petits liront quand ils seront grands". On s'aperçoit alors que Hugo, sous le masque de l'inspiration sublime, semble s'y livrer comme jamais. Ce poème est pénétré d'angoisse et de doute. Mais comment lui, qui a bouleversé la littérature française, bravé Napoléon le petit, assumé l'exil, développé toute une métaphysique personnelle, peut-il écrire ce doute ? En se donnant précisément pour une âme en recherche, et qui recherchera jusqu'au bout.
"Je questionnerai le gouffre
Sur le secret universel […]
Je sonderai tout ; et j'irai
Jusqu'à ce que, dans les ténèbres,
Je heurte mes ailes funèbres
À quelqu'un de démesuré."
Hugo a peut-être cru un temps, celui des "Contemplations", trouver Dieu ; il l'a peut-être perdu à son retour en France ; mais comme il est flanqué de deux anges, il part à sa recherche.