3,75 / 5
(Roman lu dans le cadre du Prix Roman des étudiants France Culture.)
“Pas la peine de connaître pour écrire. On écrit pour connaître, pas l’inverse. Sans cela aucun livre ne vaut. Si la connaissance était la condition de l’écriture, seule l’autobiographie serait possible. Car on ne connaît jamais l’autre.”
Dans cette autofiction, Agnès Desarthe porte un regard contemplatif sur son enfance. Le point central de son microcosme est alors le modeste appartement de ses grands-parents, juifs ayant miraculeusement survécu à la rafle de la Seconde Guerre mondiale. Ils ont invité leurs amis à s’installer, comme eux, dans cet immeuble nouvellement construit rue Château des Rentiers, transformant leur demeure en un phalanstère improvisé. Cet appartement, imprégné pour Agnès de souvenirs de famille, de son passé et de sa vision de la vieillesse, est un moyen pour l’auteure de penser son avenir de femme âgée.
Dans un voyage décousu et nostalgique entre passé et présent, elle explique comment, quand on est enfant, on n’attache pas d’importance au sens des mots et aux sous-entendus. On ne cherche pas à comprendre ni à profiter, parce que tout nous semble permanent. Agnès Desarthe questionne ainsi avec une douleur coupable la légitimité de l’écrivain à parler de ce qu’il n’a pas vécu, à créer à partir de souvenirs qui ne lui appartiennent pas, à moitié effacés dans la mémoire, ou d’un futur encore inaccessible.
On sent que le passé sous-tend beaucoup le récit énoncé, et la personne qu’est devenue Agnès : cette lourde charge qu’elle porte sans en avoir conscience, d’être une petite-fille de réfugié juif. Ce récit en forme d'enquête tente de tisser l'identité de l'auteure à travers son passé, ce que la toile de ses origines fait d’elle, dans quelle mesure on est généralement défini par la filiation, et la continuité qui incombe après la disparition.
Cela lui permet aussi d’aborder la vieillesse et d’interroger le point de passage entre les deux grandes phases de la vie. Quand sommes-nous décrétés « vieux » et qu’est-ce que cette condition représente vraiment ? “Qu’est-ce que ça peut faire ? A l’intérieur, on est le même, la même.” Agnès Desarthe écrit sociologiquement sur la vieillesse pour tenter de comprendre ce qu’elle a de si terrible, et montrer à travers l’exemple de ses grands-parents, que la vieillesse est un doux voyage qu’il faut apprécier plutôt que de redouter. Elle met aussi en lumière des questions de spatialisation - comment une famille occupe un espace, et ce que cela montre d’elle, comment un espace reste imprégné des souvenirs, et comment il se fait l’incubateur de l’instant présent.
Ce qui rend agréable la lecture de ce roman, ce sont ces feuillets volants que sont les réflexions désordonnées d’Agnès Desarthe, et qui n’occupent guère plus de quatre pages. On voyage dans sa pensée mais sans que celle-ci nous égare, car son raisonnement est progressif. A travers toutes les contemplations et les sujets divers et variés qu’elle aborde, Desarthe ne prétend pas écrire un bon roman, ni écrire un roman tout court, et pourtant son livre est intelligent, perspicace et drôle. C’est un livre intime doux-amer, contemplatif et éclairant.
J’ai aimé cette vision de l’écrivain comme investigateur, l’écrivain comme recycleur de la matière qui l'entoure (souvenirs, passé, témoignages de la famille)... Et j’ai aimé cette forme de néo-roman dans lequel il n’y a pas d’histoire, mais au bout duquel on arrive tout de même à une fin, avec le sentiment de mieux comprendre le rôle de la famille et de son histoire dans la personne que l’on est. Je suis très contente d'avoir pu lire ce roman qui m'a tirée de ma zone de confort.