C’est avec un plaisir teinté d’une touche de nostalgie que j’ai relu "Le fils du pauvre" , le célèbre roman autobiographique du non moins célèbre écrivain algérien d’expression française, Mouloud Feraoun.
Le narrateur, Fouroulou Menrad, nous raconte son enfance et son adolescence au sein d’une famille pauvre, dans un petit village de Kabylie, au début du 20ème siècle, alors que l’Algérie était sous l’occupation française. Il nous dépeint la vie dure que mènent les villageois, leur labeur incessant, les privations, l’obligation parfois d’avoir recours à des usuriers, les conflits entre les familles, les rivalités… mais aussi la droiture, la fierté et la solidarité des kabyles. C’est un témoignage qu’il veut laisser à ses futurs enfants et petits-enfants.
La première partie du roman est surtout consacrée à la description des différents membres de la famille, de la vie au village ainsi qu’aux études primaires de Fouroulou, alors que la seconde partie, plus courte, est centrée sur les études secondaires de Fouroulou, en ville puis sa préparation pour passer le concours d’entrée à l’école normale afin de devenir instituteur.
La plupart des chapitres sont relativement courts et, ce qui en rend la lecture aisée et rapide.
Le narrateur, qui n’est autre que Fouroulou, dissèque les rapports entre les différents membres de sa famille, ainsi qu’entre les villageois. Il décrit aussi les traditions qui régissaient la vie des villageois kabyles à cette époque-là.
Si le regard que porte l’auteur sur ses personnages est parfois dur, le plus souvent il est teinté de tendresse et d’indulgence.
L’auteur a abordé plusieurs points caractéristiques de la société campagnarde kabyle, comme par exemple :
- la place prépondérante du "mâle" : les garçons sont toujours privilégiés par rapport aux filles, car ils représentent des bras qui pourront aider aux champs.
- le droit à l’héritage, dont on essaie de priver les filles, au bénéfice des garçons afin de garder les terres dans la famille, et ne pas en faire bénéficier des "étrangers" (les maris des filles).
- le rôle de la Djemaa et l’autorité des sages du village ainsi que des Marabouts.
- la solidarité familiale, pour faire face aux aléas de la vie.
- le rôle de la grand-mère dans la gestion de la maisonnée.
- la croyance aux Djinns et au fait qu’ils soient la cause de la plupart des maladies.
- l’implication des grands et des petits dans le travail des champs, l’élevage des animaux… pour survivre à la misère.
- l’émigration en France pour essayer de gagner plus d’argent et subvenir aux besoins de la famille.
- l’artisanat : poterie et tissage, qui sont source de revenus pour les femmes.
- le respect accordé aux gens instruits et le statut important de l’instituteur du village.
- le faible accès des autochtones aux études secondaires. A l’époque rares étaient les algériens qui pouvaient poursuivre leurs études au lycée ou à l’université. Ce privilège était réservé aux enfants des colons.
- le rôle des missionnaires et autres pères blancs en Kabylie, qui sous couvert d’aider les pauvres essayaient de les convertir au christianisme.
J’ai beaucoup apprécié ma lecture, ou plutôt ma relecture, qui m’a rappelé des souvenirs d’enfance, lorsqu’on allait passer quelques jours en Kabylie. Je regardais les tantes de mon père faire de la poterie, j’allais avec elles cueillir des figues ou chercher de l’eau à la fontaine… La vie simple et pleine de charme de la campagne.
Certains passages du roman m’ont beaucoup émue, comme par exemple lorsque le père de Fouroulou cède sa place à son fils lors du déjeuner des ouvriers prétextant ne pas avoir faim, et qu’en rentrant Fouroulou le trouve en train de manger le couscous noir de son fils. Ou encore la description de la prière nocturne du père de Fouroulou la veille de son émigration en France, et son départ à l’aube pour éviter des adieux déchirants.
J’ai été aussi très touchée par la mort tragique de "Nana" à laquelle Fouroulou était très attaché, et par la folie de "Khalti " suite au choc causé par la mort de sa sœur.
J’ai aussi beaucoup admiré la ténacité de Fouroulou et sa volonté de réussir dans ses études malgré les mauvaises conditions, les privations et parfois les moments de doute et de découragement.
J’ai aussi beaucoup aimé le dernier paragraphe du livre, le message du père à son fils, avant le voyage de ce dernier à Alger, pour passer le concours d’entrée à l’école normale.
Pour conclure, je recommande ce livre à ceux qui ne l’ont pas encore lu. C’est un témoignage touchant de la vie dans un village kabyle durant l’entre-deux-guerres, avec ses hauts et ses bas, ses joies et ses peines, son attachement à ses traditions et ses aspirations à une vie meilleure.