"Il y avait dans mon coeur une tempête plus terrible que celle de la nature, et mes pensées se heurtaient dans ma tête plus sombres et plus pressées que les vagues de l'océan".
Après 3 ans de séparation deux amis, Alfred et Alexandre se retrouvent pour dîner. Alfred fait le récit des ses aventures. Tout débute sur les côtes normandes lorsque surpris par un violent orage, Alfred trouve refuge dans les ruines d'une abbaye. Là il est témoin des mouvements mystérieux d'un inconnu. Au matin, il apprend la mort de la femme qu'il aime, Pauline, qu'il n'a pas pu épouser faute de fortune. Il prend part à l'autopsie du cadavre, et découvre qu'il s'agit d'une autre femme, la nuit même il retourne dans les ruines de l'abbaye. Empruntant un passage secret, il découvre Pauline enfermée dans un caveau et ayant bu du poison. Alfred sauve la jeune femme en lui faisant boire de l'eau de mer et fuit avec elle en Angleterre. Dans le jardin de leur maison à Picadilly, Pauline se confit à Alfred. Elle lui relate sa rencontre avec le comte Horace de Beuzeval lors d'une partie de chasse où ce dernier sauve un jeune homme d'une mort quasi certaine par un sanglier. S'ensuit le récit d'un bal où Pauline et Horace chantent en duo le Don Juan de Molière, puis leur mariage. Pauline dresse le portrait d'un homme mystérieux, sombre et courageux qui n'a pas hésité à tuer une tigresse jouant avec ses petits lors d'une chasse en Inde. Quelques mois après son mariage, prétextant des parties de chasse et le délabrement du château, le comte part à son domaine de Burcy en Normandie, laissant Pauline à Paris. Des bruits de vols et d'assassinats sévissant en Normandie encouragent Pauline à rejoindre son mari au château de Burcy. Elle y découvre des passages secrets et est témoin la nuit de son arrivée de l'agression d'une femme par trois hommes. Cette même nuit, elle est convaincue que son mari s'est rendu dans sa chambre pour s'assurer qu'elle dormait. La nuit suivante, Pauline s'aventure dans un passage souterrain, elle y découvre son mari et deux de ses amis intimes, ces derniers se disputent une femme, pieds et poings liés à un lit. Horace met fin à la dispute en tirant un coup de revolver dans le coeur de la femme. Pauline crie et s'évanouit. Elle se réveille dans un caveau avec un verre de poison et une lettre de son mari lui indiquant qu'elle est morte aux yeux du monde, que la mort est sa seule issue. Très affaiblie, Alfred et Pauline voyagent en Écosse pour améliorer la santé de la jeune femme. À leur retour, Alfred apprend le prochain mariage de sa sœur, Gabrielle, avec le comte Horace. Alfred revient à Paris et tue le comte en duel. Il voyageavec Pauline en Italie, où la jeune femme succombera.
Dans ce roman injustement méconnu, Alexandre Dumas se met en scène. Il désigne son narrateur comme Alfred de Nerval (y voir Gérard de Nerval et Alfred de Musset) qu'il fait parler à la première personne, donnant ainsi un gage d'authenticité à son récit, ancrant le lecteur dans un univers réel. Emporté par le récit d'Alfred, le lecteur, plongé dans l'histoire, est donc témoin indirect des aventures des différents personnages.
Les malheurs d'une jeune femme mariée à un homme sombre et mystérieux qui se révèle être un assassin, thème principal du roman, rappelle le mythe de Barbe-Bleu. À ce titre, l'auteur emploi les ingrédients du roman gothique : abbaye et château en ruines, actions nocturnes, passages secrets, substitution de cadavres, personnages enterrés vivants, poison et antidote.. Tous ces éléments, qui ne sont pas sans rappeler des grands romans d'influence gothique (à titre d'exemple, Jane Eyre), font véritablement rêver le lecteur tout en le tenant en haleine. Ainsi avant le récit de Pauline, l'on sait que la jeune femme est sauvée, pourtant le désir de connaître son histoire est puissant. La confidences de ces aventures n'en est pas altérée.
Roman de son époque, Pauline est un miroir de la société française des années 1820-1830 et rend compte d'une société déboussolée en perte de repères ("le grand malheur de notre époque est la recherche du romanesque et du mépris du simple...", "j'ai tout étudié, philosophie, droit et médecine; j'ai fouillé le coeur des hommes, je suis descendu dans les entrailles de la terre, j'ai attaché à mon esprit les ailes de l'aigle pour planer au dessus des nuages; où m'a conduit cette longue étude? Au doute et au découragement. Je n'ai plus, il est vrai, ni illusion ni scrupule, je ne crains ni Dieu ni Satan; mais j'ai payé ces avantages au prix de toutes les joies de la vie").
Ce "mal du siècle" s'exprime également à travers les personnalités des trois protagonistes principaux. Pauline est une jeune femme riche et profondément naïve. Faible, elle se pose en victime allant jusqu'à protéger le comte, craignant de voir le nom de son mari traîner dans la boue. Se faisant, elle se refuse à la vengeance et à la justice. La jeune femme renvoi l'image d'un coquillage vide submergé d'interdits moraux et avide de conventions sociales, notamment à travers sa difficulté à exprimer ses sentiments et sa négation du corps et de la sexualité.
Amoureux transi, Alfred est un personnage inconstant. Il fait preuve de bravoure et courage en sauvant Pauline et en affrontant le comte en duel. Toutefois il accepte, sans trop de résistance, l'absence de toute intimité avec la femme qu'il aime, se complaisant dans une relation frère/sœur.
Sombre, mystérieux et courageux, le comte Horace de Beuzeval est l'homme fatal. Il inspire la peur autant qu'il fascine. Il trouve le remède au mal du siècle en se livrant à une folie criminelle. Il se libère des lois et conventions pour donner vie à ses pulsions ("où l'homme dans sa liberté et dans sa force [...] n'a de liens que son caprice").
Pauline présente une vision pessimiste du sentiment amoureux qui débouche sur le néant ou la mort. Les relations hommes/femmes revête un aspect sombre, l'auteur faisant largement part du danger de l'innocence de la femme dans ce domaine ("oh! Les jeunes filles, elles ne savent pas que le malheur n'ose toucher au voile chaste qui les enveloppe et dont un mari vient les dépouiller", "Jeune et ignorante comme je l'étais, savais-je moi-même ce que c'était l'amour?", "vous autres hommes, vous ne saurez jamais quelles angoisses sont celles d'une jeune fille élevée sous l'œil de sa mère, dont le coeur, pur comme une glace, n'a encore été terni par aucune haleine, dont la bouche n'a jamais prononcé le mot amour", "qu'il y avait-il de nouveau dans ma vie? Un homme y avait passé et voilà tout") surtout lorsque l'homme fait preuve de courage ("le courage est l'une des plus grandes séductions de l'homme sur la femme" déclare Pauline après son récit de la mort de la tigresse en Inde par Horace), qui fascine autant qu'il terrorise. L'amour est présenté comme un sentiment égoïste, Pauline impose des relations frère/sœur à Alfred, sous prétexte qu'elle est mourante ("ce sont les illusions qui rendent les douleurs amères et inguérissables. Si j'avais conservé quelque illusion, moi, croyez-vous que je n'eussent point fait connaître à ma mère que j'existais encore?").
À mi chemin entre le roman d'aventures et le roman d'amour, Pauline est une agréable et passionnante lecture.