Livre-feu, livre-fou, puisant sa force dans les brumeux éclats d’automne, où l’art déploie ses caprices dans un style romanesque au paroxysme de la sensualité. Y planent les ténèbres découlant des croisements de destins clairs-obscurs, dans cet automne des passions, des couleurs et des rêves impossibles.
Parallèlement à cela, ce roman invite aussi à découvrir le mouvement artistique des préraphaélites dans ses débuts.
Il est de ces œuvres rendant un majestueux et bel hommage à l’art, où l’art y retrouve une place de choix dans chaque page, brûlant les mains du lecteur aux premiers abords.
C’est bien le cas d’Autumn de Phillipe Delerm qui, malgré le choix du titre inspirant grande sérénité d’emblée, ne pourrait être conçu dans les imaginaires associés à ce thème en y dissimulant sensiblement les apparats inhérents à la fougue artistique et aux tragiques histoires d’amour.
« Tristesses, oui, mais l’automne, ce fut aussi cette lumière étrange et douce où tu as noyé tous mes rêves de l’année. Automne du passé, des saisons mortes et du temps arrêté, au secret de ton regard pâle. Automne, ce matin, avec ce mot de septembre qui lui va si bien. C’est le meilleur de nous qui se réveille. Quelques notes de piano à la fois aigrelettes et étouffées montent, chaque goutte de pluie s’habille de leur nostalgie, sur les carreaux de la fenêtre, devant moi. »
C’est un peu la claque que j’ai eue au fil de la lecture (dans le sens positif) : Je me rends compte de bien plonger dans un univers autre que celui basé sur les simples descriptions de l’ambiance automnale, et les affaires de cœur pouvant s’y assimiler.
A contrario, le lecteur se mêle à un bel acharnement des inspirations, des mouvements du cœur et des déchéances qui marqueront le destin de quelques personnages ! Et de ces personnages dont il est question justement, une confrérie d’artistes que nous rejoignons dans ce petit cocon artistique tumultueux et qui ont existé pour de vrai : Dante Gabriel Rossetti, John Everett Millais, Elizabeth Siddal, William Holman Hunt, John Ruskin, qui ont marqué les débuts du mouvement artistique des préraphaélites (entre 1850 et 1869).
« Lizzie, notre route est bien différente. Nous avons choisi d’autres voies, d’autres saisons de vie, où la beauté a gardé son mystère. L’hiver ne nous est rien qu’une abstraction tout juste supportable. Nous détestons ce qui commence, la vulgarité des bourgeons gluants, les cris suraigus des enfants inutiles. L’été nous plaît, parfois, mais il y a trop de plaisir méridien absurdement offert, sans l’ombre d’un secret. Quand de l’ambre et de l’or viennent cristalliser dans les sous-bois le début de ce qui finit, notre religion commence. Le végétal devient l’église solitaire où nous prions le vent de souffler vers un ailleurs, enfin, une autre rive, un rêve différent. L’automne est la seule saison. Qu’il nous revienne, et se prolonge. »
Le livre se consacre aussi et en grande partie à tisser la toile des débuts du préraphaélisme, en s’intéressant de près à la vie intime de ces artistes, à leurs divers échanges, leurs disputes, leurs tourments, leurs amours, leurs démons et leurs débauches. Il est question aussi d’évoquer quelques grandes œuvres, dont deux ayant été inspirées par le modèle « Elizabeh Siddal », autour duquel tourne ce roman : « Ophélie » de John Millais et « Beata Beatrix » de John Everett Millais.
Et l’art qui se croise et ressent à chaque instant, dans chaque ligne, délicieusement envoûté par la magie des mots.
Ces artistes, écartelés entre leur recherche d'un art absolu et la réalité de leur époque, entre la femme idéale et le modèle, hantés par reflet de l'être par rapport au vivant : Une image vaut-elle mieux que l'être ? Le tout singulièrement rédigé de la brillante et délicate plume de Delerm qui rend un bel et gracieux hommage au genre préraphaélite.
« Nous sommes dans votre couleur, c’est vrai. L’expression est de vous, comme notre vie même, et notre paysage d’âme semble s’être touche à touche élaboré sous le poids de votre pinceau. Ce n’est pas sans amertume que je vous fais aujourd’hui cet aveu, qui ne manquera pas de rassasier votre insatiable orgueil. Sans doute serez-vous surpris, en lisant ces lignes, de ne pas y trouver la condamnation que vous escomptiez de moi et redoutiez de moi. Je ne vous traiterai pas de profanateur de tombe, je ne serai pas pour vous la voix de Lizzie. Vous êtes sans nul doute au-delà de toute morale, ne vous en réjouissez pas trop – c’est là le privilège empoisonné d’une haute solitude, et je crois m’y connaître. »