Bien que j’apprécie profondément la série consacrée, très indirectement, à Tante Dimity, je ne peux m’empêcher de penser que sa publication, il y a près de trente ans, pèse aujourd’hui sur la perception que l’on peut en avoir. Non pas que le charme opère moins – il demeure intact, comme un parfum ancien qu’on retire d’un coffret – mais certains choix narratifs, certaines représentations, me semblent appartenir à un autre monde, un monde qui ne nous ressemble plus. J’ai d’ailleurs eu beaucoup de mal avec cette image persistante de la femme enfermée dans une forme de soumission domestique, vivant au rythme des volontés d’un mari auquel elle s’efface, se retrouvant cantonnée à la maison, secondée par une armée de domestiques et même d’une nounou, remplacée ici par le grand-père. Il y a là quelque chose qui heurte, d’autant plus lorsque l’on se souvient que Lori, issue d’un milieu pauvre, éprouve un rejet profond pour l’homme qu’elle découvre un matin au pied de son cottage. Ce dégoût, qui naît dans le ventre avant même que l’esprit n’ait trouvé ses mots, semble cristalliser le fossé entre ce que l’on attend d’un personnage moderne et ce qu’on nous donne.
Pourtant, après cette première déception, une autre vérité s’impose, plus lumineuse. Tante Dimity et le mystère de Noël reste une lecture délicieusement réconfortante, un roman qui se glisse dans l’âme comme une tasse chaude entre les mains. On accompagne Lori avec plaisir, presque avec tendresse, au cœur de cette enquête enveloppée de mystère, où l’héroïne, tout comme le lecteur, avance à tâtons, cherche le sens, interroge les silences. On attend, avec cette impatience douce qui précède les belles révélations, le moment où le voile se soulèvera enfin pour dévoiler le lien ténu, presque fragile, qui unit cet homme inconnu à Tante Dimity. Car au fond, avouons-le, c’est ce que nous espérons tous en ouvrant un nouveau tome : retrouver cette magie familière, cet équilibre entre tendresse, mystère et enchantement discret.
L’intrigue, parfaitement tenue, d’une cohérence tranquille, montre une autrice qui maîtrise son fil narratif et entretient le secret avec une précision horlogère. Impossible, vraiment impossible, pour le lecteur de deviner ce qui se cache derrière cette présence étrange – mais à vrai dire, cela importe peu. La surprise, lorsqu’elle surgit enfin, fonctionne comme une clé qu’on aurait longtemps cherchée : elle ouvre tout, éclaire tout, et l’on se surprend à sourire devant la simplicité élégante de ce qui nous avait échappé.
Toutefois, une fois passée la stupeur heureuse de la révélation, demeure une ombre, un manque, presque une nostalgie. Tante Dimity elle-même brille par son absence. Certes, elle irrigue l’intrigue, relie les éléments, veille dans l’ombre comme un esprit tutélaire, mais ses interventions, réduites à quelques dialogues, semblent trop discrètes pour satisfaire pleinement l’attachement profond que le lecteur éprouve pour elle. On aurait souhaité sentir davantage sa présence, entendre plus souvent sa voix, retrouver cette complicité unique qu’elle instaurait autrefois avec Lori – cette relation presque médiumnique qui faisait battre le cœur de la série.
Ainsi, ce volume possède la douceur d’un conte d’hiver et la légèreté d’un mystère bien ficelé, mais laisse en bouche une pointe de mélancolie, celle d’un personnage emblématique dont on ne perçoit plus que l’ombre, alors même que c’est sa lumière qui, depuis toujours, guidait nos pas dans ce petit monde si particulier.
Benjamin L. Urbanski – Le Parfum des Mots