Ce texte assez court écrit par un écrivain américain, Mark Twain, au début du siècle dernier, vers la fin de son existence, n'a été publié que plus de cinquante ans après, contre la volonté de son auteur qui aurait souhaité laisser passer quatre siècles avant qu'ils ne soient publiés. Sans vouloir faire de procès d'intention, il est probable qu'il ait voulu ménager la tranquillité de ses proches, et épargner sa mémoire par de trop vives controverses. Le texte est une critique radicale de la religion chrétienne.
Si d'autres critiques pouvaient viser la superstition, le fanatisme, les impostures et les erreurs des hommes, l'auteur dirige lui directement ses traits contre la divinité judéo-chrétienne, dont il fait le procès moral en se basant sur ses actions, telles qu'elles sont relatées dans les écritures. Le Dieu de l'ancien testament offre ainsi d'après Twain un caractère marqué par le dérèglement moral : intransigeance illustrée par la disproportion des punitions au regard des fautes, injustice mise en lumière avec les punitions aveugles d'innocents par nations entières, narcissisme révélé par l'exigence de recevoir des hommages lourds et des flatteries appuyées que ne pourraient supporter même le plus vaniteux des despotes orientaux, et bien d'autres vices bien peu estimables.
Et si la divinité de l'ancien testament est attaquée, ce n'est rien en comparaison de celle du nouveau, qui expose elle une perversion infiniment plus grande en condamnant cette fois non plus un seul peuple à quelques rigueurs dures mais temporaires, mais l'humanité toute entière à un châtiment bien plus cruel, car infini, l'enfer. Également, en ne distribuant ses bontés qu'avec la plus extrême des parcimonies, guérissant ici où la un infirme, mais laissant en mêle temps la plus grande partie de l'humanité dans la misère, sans lever le petit doigt, il fait montre d'un mépris et d'une insensibilité incroyable pour sa création. Le verdict de ce réquisitoire sévère : cette divinité est de beaucoup plus odieuse que le plus cruel des tyrans, et mériterait une peine de la dernière rigueur pour prix de ses forfaits, s'il était possible d'instruire son procès.
Twain fait ensuite le constat que les nations chrétiennes de son temps s'ingénient à opprimer les peuples qui ne le sont pas encore, et que sous prétextes de les gagner à leur parti, les outragent et les spolient sans vergogne. Pour une fois, ce n'est pas l'Espagne qui joue le rôle d'éternel méchant, mais l'auteur dirige plutôt ses traits contre le roi des Belges Léopold, qui mène alors au Congo une colonisation s’embarrassant peu d'humanité, et également l'Angleterre, qui est alors au fait de sa puissance, et se montre incapable de dénombrer même la surface des terre qu'elle sur lesquelles elle a étendu son pouvoir.
Ce pamphlet polémique a le mérite de poser de véritables difficultés que posent les conséquences de certaines hypothèses métaphysiques, qui lorsque elles sont adoptées, font de l'athéisme la seule position morale acceptable. Mais si ces considérations sont tout à fait dignes d'intérêt, et qu'il faut rendre grâce à Twain de les avoir formulées, il s'en faut de beaucoup que la religion chrétienne ne soit qu'un bloc monolitique, qui ait de tout temps accepté les mêmes dogmes, qui n'ait jamais été agité par des troubles et des doutes, qui ait toujours eu une interprétation univoque des textes, et ce dans un sens littéral. Bien au contraire, la lecture des auteurs patristiques apologétiques expose toutes les contradictions qu'ont pu rencontrer les premiers chrétiens face à une critique païenne tout aussi sévère et peu amène que celle du vieil américain. Aussi, l'exploitation des écritures dans un but pamphlétaire n'est pas suffisante pour condamner l'ensemble du phénomène religieux, qui mérite, à mon avis, une analyse plus neutre et plus fine, ainsi qu'un intérêt plus bienveillant et plus objectif.