Le 21 décembre 1996, dans la modeste église de Sainte-Agathe, avaient lieu les funérailles nationales d’un poète. Avant Gaston Miron, aucun écrivain n’avait reçu des autorités politiques québécoises un honneur pareil. Comment une telle chose pouvait-elle se produire dans une société qui avait jusque-là si mal traité ses poètes, de Nelligan à Saint-Denys Garneau?
C’est tout simplement que Gaston Miron incarne mieux que quiconque le Québec moderne. Miron est notre «contemporain capital». Écrire la biographie de Gaston Miron, c’est faire davantage que retracer la vie d’un homme, c’est raconter le Québec de la Grande Noirceur et des communautés religieuses, la Révolution tranquille, la renaissance du nationalisme et les mouvements de gauche, la crise d’Octobre, les deux référendums, c’est raconter l’histoire de l’édition au Québec et la naissance d’une institution littéraire semblable à celle dont sont dotées les autres nations.
À l’étranger aussi, le Québec, c’était Gaston Miron, tant parmi la confrérie des poètes que sur les plateaux de la télévision française.
Après de nombreuses années de recherche qui l’ont amené à rencontrer les proches de Miron et à traverser d’abondantes archives, le poète, romancier et essayiste Pierre Nepveu arrive à embrasser l’empan de cette vie hors du commun. Il sait bien sûr faire ressortir toute l’envergure du poète, mais il réussit également comme nul autre à peindre l’homme, sa rudesse, sa fragilité, son grand rire franc, ses coups de gueule, sa misère natale qu’il portait comme un stigmate, son espoir indomptable.
French Canadian poet, novelist and essayist. He specializes in Quebec modern poetry, in particular that of Gaston Miron. He has taught at the French studies Department of Université de Montréal until he retired in 2009.
Nepveu livre ici un travail remarquable par l'ampleur et la richesse de ses recherches.
En quelques points saillants : Naissance à Sainte-Agathe-des-Monts; grands-parents maternels de Saint-Agricole dont le dénuement (et analphabétisme du grand-père) lui inspire un mélange de fascination et de remord (face au succès et à l'ascension sociale éventuelle); Échecs amoureux répétés auxquels une part essentielle de son oeuvre poétique, avec la trajectoire collective, doit son inspiration et sa force motrice. consignation de ces échecs par l'écrit (dans un journal) agissant comme tremplin de maturation bien que relative stagnation de ses agissements en matière de recherche d'intimité; Hantise d'être rapidement oublié ("que je meurs ici au coeur de la cible / au coeur des hommes et des horaires") et d'être dépassé ("archaïque Miron") du fait de son identification étroite avec l'indépendance et du fait de l'échec de celle-ci (hantise de se réduire à des slogans et du militantisme). Amour se conjuguant toujours, dans ses poèmes, au passé ; autant de revers transfigurés en un futur salvateur ; Extrême sévérité autocritique et lenteur dans le travail de réédition de L'Homme rapaillé (au grand dam de ses éditeurs, à commencer par François Maspero puis de Jean Royer); Atermoiement, faux fuyants et désistements constants face à l'écriture, bien qu'annonce de projets de publications relativement nombreux; Implication dans la publication de deux (ou trois) anthologies de la poésie québécoise avec Lise Gauvin et Andrée Ferretti; Soutien ambigu au FLQ (ni appui, ni condamnation, bien qu'indignation et colère envers les condamnations venant du RIN notamment); emprisonnement lors de la crise d'Octobre, soutien actif au mouvement de la libération des prisonniers politiques (dont Pierres Vallière et Charles Gagnon); Un enfant, Emmanuelle, élevée par lui surtout (avec le soutien de sa mère et des épouses de quelques amis) mère au trouble psychiatrique qui resurgit épisodiquement avec fracas (brûle son journal intime et son passeport); Arrière-plan religieux jamais renié se traduisant en une exaltation de l'avènement collectif et en un certain inconfort face à l'intimité/sexualité ; Vision de la relation de couple aux accents paternalistes (couple dont la réussite semble coïncider avec la subordination du féminin au masculin); Espoir fondé sur une participation de la littérature à la naissance d'un peuple à part entière; Déception et amertume face aux échecs des deux référendums et au recul de la mobilisation collective (insatisfaction face au retournement, par la relève, de ces échecs collectifs en pseudo-victoires individuelles); Soutien aux poètes québécois de sa génération et de la nouvelle vague, publication de ceux et celles qui se sont arc-bouté contre son propre legs; création et participation à l'administration du prix Nelligan ; Continuité de sa vie adulte avec ses activités jeunesses d'animateur au sein l'Ordre du bon temps (folklore, artisanat, réseau d'amitiés); relations nombreuses voire foisonnantes au Québec et à l'internationale, surtout mais non exclusivement en France, amitié avec Robert Marteau, Eugène Guilvic, Jacques-Frédéric Temple, André Frénaud, notamment; Amitié avec Jacques Bercque est décisive dans son orientation poético-anthropologique (déclarée comme tel à Apostrophe, de Bernard Pivot); Vie active le privant de moments introspectifs et de contacts avec lui-même; Ambassadeur du Québec et de sa littérature à l'étranger (aux États-Unis, en Amérique latine, en Europe occidental et scandinave). Reconnu comme poète national avant même la publication de son maître ouvrage. Maître dans l'art de donner aux commencements (dans sa vie et ceux de ses entreprises à commencer par la création de l'Hexagone) une dimension de légende. Orné de prix et distinctions de la parution de l'Homme rappaillé (et même légèrement avant) jusqu'à sa mort. Retournemenent de l'agonie en affirmation de puissance; ancrage tellurique de l'espoir individuel et collectif. Forte inspiration sartrienne dans sa vision de lui-même (réalisation de sa liberté et de sa responsabilité recouvertes par une aliénation et une dépossession collectives). De son vivant, traduction de certains de ses poèmes, voire même du recueil au complet, en arabe (première en date, grâce au poète syrien Adonis), en italien, en anglais, et en brésilien (travail qui a duré 15 ans, soit la durée même de l'élaboration de la première version de l'Homme rapaillé, en 1970). Funérailles nationales.
Ce livre témoigne d'un incroyable travail de recherche ( sa bibliographie de presque 100 pages le prouve). L'auteur n'hésite pas à réfuter les dires de miron dans certaines entrevue au profil de la vérité historique. Par contre, certaines erreurs sont troublantes pour un spécialiste et plus basé sur l'anecdote que sur l'analyse, l'auteur nous apparaît plus souvent comme un ensemble d'agissements que plutôt dans une réelle réflexion de ses actes. Plaisant à lire.