Pour mourir, le monde est un roman historique qui s’émancipe des faits pour devenir une fiction. A l’aube du XVIIe siècle, à l’époque des conquêtes espagnoles-portugaises, des comptoirs commerciaux et de l’esclavagisme, trois personnages séparés par les océans vont se rejoindre. Leur quête commune est la recherche de reconnaissance et de liberté. La première, Marie, est condamnée à vivre en tant que femme recluse dans les dunes landaises. Diogo, le second, voit son village pillé par les colons portugais. Enfin, Fernando s’enrôle dans l’armada portugaise en partance pour les Indes pour expérimenter l’aventure. Vont-ils se libérer du sort qui les entrave ? Pourront-ils faire un autre choix que celui de la conquête ou la fuite ?
Tout d’abord, le livre est remarquablement bien écrit. Les descriptions longues, précises et rythmées comme un poème, se partagent l’exploration des mers et des terres, d’une écriture profondément ancrée dans le terroir. Yan Lespoux rend hommage au pays qui est le sien, le Médoc ancien, en exploitant les flux et reflux de la marée, la nature intrinsèque des dunes et des étangs, et puis les hommes qui se déplacent dessus. En effet, en plus d’un paysage particulier, c’est le tableau d’une humanité avide et cruelle, mais insignifiante devant la mer et la mort, alors si courante.
Le ton de narration adopté est équivalent à la grandeur de ces expéditions maritimes menées alors par les Portugais. Nous assistons à la conquête orgueilleuse des océans et des territoires, et le refus imparable de s’incliner devant quiconque sauf pour l’honneur. J’ai par ailleurs beaucoup de fascination pour le capitaine Dom Manuel de Meneses, professionnel et taciturne, qui confierait volontiers sa vie à la mer si c’est pour préserver la dignité du Portugal. De Lisbonne au Brésil en passant par le comptoir indien de Goa, on est hypnotisé par ce roman d’aventure où les rebondissements s’enchaînent et où le voyage ne paraît pas se terminer.
Il faut remercier Yan Lespoux d’avoir fait un travail de recherche aussi colossal, afin de narrer fidèlement les mœurs des hommes, la convoitise et la barbarie, et les secrets dangereux du monde. L’auteur a su nous embarquer avec lui à bord du bateau pour une grande épopée maritime guidée par le souffle de la mer. C’est un roman lumineux malgré l’enseignement qu’il nous apporte : dans le monde brutal du XVIIe siècle, on ne peut aller à contresens de la société et il faut se battre tous les jours pour avoir le droit de vivre. En incluant la fin ouverte qui laisse le lecteur imaginer et comprendre ce qu’il s’est passé pour les personnages, c’est un premier roman ambitieux, exaltant et poétique que signe Yan Lespoux. J’ai hâte de découvrir le prochain.