L'ambition de ce livre est de déceler les lois et les principes qui expliquent le fonctionnement des sociétés humains, de la même manière que Darwin a découvert les principes de l'évolution. Cette ambition ÉNORME est en quelque sorte l'aboutissement d'un long questionnement chez Lahire, qui dans son article de 2018 « Les ambitions théoriques de la sociologie » montrait déjà une tentative similaire mais à une échelle beaucoup plus réduite. De sorte que quand j'ai vu ce livre en librairie, je n'ai pas pu éviter de m'exclamer « Il l'a fait. Ce fou, il l'a fait ».
Ce livre est un pavé. J'ai mis six mois à le lire attentivement, mais qu'est-ce que c'était enrichissant. Grosso modo l'ouvrage est divisé en deux parties :
—Une partie épistémologique autour des sciences sociales et du concept de loi ; partie tout à fait excellente, comme d'habitude chez Lahire quand il fait de l'épistémo, et que je recommande à toute personne intéressée en philosophie des sciences et en socio ; et
—Une partie théorique qui énonce des lois sociologiques et essaye d'encadrer toute la sociologie existante à l'intérieur, en procédant par grandes thématiques (Division du travail, Socialisation, Ethnocentrisme, Magico-Religieux, etc.)
La deuxième partie a des hauts et des bas mais elle est globalement très bien. La nouveauté de la démarche, mise en avant par Lahire lui même, est qu'il s'appuie sur des faits biologiques et leurs conséquences sociales, encadrant ainsi la sociologie dans la biologie. Il tire tout le temps des théories et des données de la biologie (et de l'éthologie, de la zoologie, de la préhistoire, de l'anthropologie...) au point que ça constitue un tiers de sa bibliographie.
Si t'es sociologue normalement t'as le sourcil levé, et si t'es un tant soi peu politisé ton cerveau est déjà rempli d'alarmes "attention, tentative de naturalisation du culturel!!1". Mais Lahire ne tombe pas dans le réductionnisme naturaliste ou génétique, et ne renonce pas non plus aux outils de sa discipline. Il ne fait que tracer une ligne entre les deux disciplines pour montrer comment, en fait, elles marchent très bien ensemble déjà. Et ça, c'est passionnant.
Quelques choses cependant m'ont gêné pendant la lecture.
• L'énonciation des lois, qui en fait sont divisées entre "grands faits anthropologiques", "lignes de force" et "lois" (avec des "méta-lois" aussi) fait un peu liste de courses et mériterait d'être mieux contextualisée et systématisée (je veux dire, sans avoir à lire les 600 pages suivantes).
• L'utilisation de certaines idées dépassées. Par exemple, l'idée d'un chaîne alimentaire qui aurait un sommet/une base, est remplacée en biologie aujourd'hui par la notion de réseau trophique, qui prend en compte les cas de parasitisme ou commensalisme. Pareil avec l'utilisation d'idées psychanalytiques à certains passages. C'était très gênant, même si ce n'était que pour illustrer certaines représentations du monde social.
• En tant que sale wokiste, je ne peux qu'être en désaccord avec l'utilisation du terme "bipartition sexuée" et sa place comme un "grand fait anthropologique". Si l'analyse subséquente de Lahire sur la domination masculine me semblent tout à fait bonne, l'instaurer dans le cadre d'une "bipartition" est réducteur pour des raisons que les études de genre ont montré jusqu'à la lassitude. Raisons que, d'ailleurs, le propre Lahire écarte avec des arguments pas très convaincants, voire un peu moqueurs. Je trouverai infiniment plus pertinent de parler du "grand fait anthropologique de la génitalité", ce qui permettrait de parler des zoms et des fâms ET d'étudier la place qu'occupent les personnes inter/trans qui, rappelons-le, ont existé aussi dans toutes les sociétés.
Clairement, il faut faire des ajustements par-ci par-là avec l'aide des pros dans chaque disciplines, mais sinon, pour moi, le pari de Lahire est réussi. À part ces quelques trucs je trouve que le livre est d'une richesse infinie pour expliquer le monde social et ça m'a même donné envie de commencer une thèse lol. Je ne peux que recommander de le lire et de l'étudier.
PS. Je suis pas sociologue, ni biologiste ni rien, juste une personne intéressée