Ce texte, qui couvre les débuts de la Guerre de Cent Ans (1340-1368), à la fois célèbre et inconnu, n’avait jamais été traduit en français. L’humble frère carme qui en est l’auteur est le témoin de tous les drames de son époque : la Grande peste, dont il fait des descriptions hallucinées, la jacquerie du Beauvaisis, l’ascension puis la chute du prévôt de Paris Étienne Marcel, les incendies...
Jean de Venette ou Jean Fillons (Vers 1307-vers 1370) est un frère carmelite et chroniqueur français du XIVe siècle. Il était supérieur provincial français de l'ordre carmelite de 1341 jusqu'au 1366.
Jean de Venette, or Jean Fillons (c. 1307 – c. 1370) was a French Carmelite friar who was a Provincial Superior of France from 1341 to 1366.
Donc aux environs de 1340, on aperçut dans le royaume une comète qui se dirigeait vers le sud ou plus précisément vers les régions du sud-ouest: sa queue et ses rayons étaient dirigés vers l'est et le nord: c'était un présage, à ce qu'on croyait, des tribulations futures du royaume et des guerres à venir.
Ces chroniques ont été écrite en latin par Jean de Venette (1307-1368), un frère du couvent des Carmélites de Paris, et relatent les évènements du début de la guerre de Cent Ans (1340-1368). Il en commença la rédaction en 1360.
En ces temps là [ aux environs de 1340 ] régnait en France depuis déjà douze ans Philippe de Valois. Il était le fils de monseigneur Charles de Valois qui avait été comte d'Anjou et frère du roi Philippe le Bel. Édouard, roi d'Angleterre, soutenait que c'était lui et nul autre qui devait régner en France, en raison de sa mère Isabelle, qui était la fille de Philippe le Bel. Il disait que nul héritier mâle n'était plus proche du trône que lui. Pour cette raison, le roi d'Angleterre avait, des années auparavant, renoncé à son allégeance envers le roi de France Philippe de Valois bien qu'il eût jadis fait hommage à celui-ci pour les terres qu'il avait détenues et continuait à détenir en France. Et il se décida alors à faire la guerre contre le roi de France Philippe et traversa la mer; et tout cela advint par le conseil de monsieur Robert d'Artois et de Jean [Guillaume], comte de Hainaut, dont le roi Édouard avait épousé la fille.
Il évoque la terrible Peste noire qui connait un pic en 1348-1349, fauchant un tiers des Européens à cette époque. Il décrit l'origine de la maladie, transportée par bateau et se répandant comme une trainée de poudre. Il indique quels sont les symptômes de la maladie, et ce qu'elle entraine comme réactions de la population désespérée:
On disait que cette peste avait pour origine une infection de l'air et des eaux, parce que ce n'était pas alors une époque de famine: aucun produit nécessaire à la vie ne manquait, tout était en abondance. On rendit les Juifs responsables de cette corruption de l'air et des eaux, comme de ces morts subites et nombreuses; on les accusa d'avoir empoisonné les puits et les cours d'eau. La cruauté du monde se déchaîna contre eux si bien qu'en Allemagne et ailleurs où vivaient les Juifs, ils furent massacrés et occis un peu partout par les chrétiens, et brûlés par milliers. Admirez leur constance, ferme mais insensée, comme celle de leurs femmes. Quand on les brûlait, les mères juives, pour empêcher que leurs enfants ne fussent conduits au baptême, les jetaient d'abord dans le bûcher avant de s'y précipiter elles-mêmes afin d'être brûlées avec leur mari et leurs enfants.
Jean de Venette n'accorde aucune créance à ces accusations d'empoisonnement, mais voit plutôt dans ces phénomènes la main de Dieu, ou un phénomène naturel de putréfaction de l'air. Une fois l'épidémie passée, on assiste à véritable baby boom, mais les mœurs n'en deviennent que plus âpres, selon notre chroniqueur:
Quand cessa cette épidémie, peste et mortalité, tous ceux qui avaient survécu se remarièrent les uns les autres. Les épouses conçurent plus d'enfants que d'ordinaire. Nulle ne demeura stérile, mais toutes furent enceintes. Beaucoup donnèrent naissance à des jumeaux, quelques-unes à des triplés qui vécurent. Peut-on penser que par une telle mortalité, qui tua un nombre infini d'hommes à qui succédèrent d'autres hommes, le monde et le siècle étaient renouvelés? Qu'il y avait en quelque sorte un nouvel âge? Mais, hélas! de cette rénovation du siècle, le monde ne sortit pas meilleur, mais pire. En effet, les hommes furent ensuite d'autant plus avides et avares qu'ils possédaient plus de biens qu'auparavant. Ils furent aussi plus cupides et s'en prirent les uns aux autres: procès, litiges et rixes se multiplièrent. Et cette terrible peste envoyée par Dieu ne rendit pas la paix aux rois ni aux seigneurs qui s'affrontaient. Au contraire, les ennemis du roi de France et de l'Église suscitèrent des guerres pires qu'auparavant sur terre et sur mer, et les maux s'accrurent et pullulèrent. Rares étaient les domaines ou les maisons qui en ces jours avaient des réserves. [...] La charité commença à se refroidir et l'injustice abonda ainsi que l'ignorance et le péché car on ne trouvait presque plus personne, dans les bonnes villes ou châteaux, qui pût ou voulût enseigner la grammaire aux petits enfants.
La relation de Jean de Venette est extrêmement claire et circonstanciée. Loin d'être un observateur froid ou cynique, du genre à trouver de bonnes raisons aux persécuteurs et à manquer de compassion pour les victimes, il ne cesse de dénoncer les odieuses déprédations dont sont victimes les pauvres, les paysans et les bourgeois de la part des nobles de l'un et de l'autre camp, car loin de protéger les populations, la classe guerrière rivalise avec l'envahisseur à qui lèvera plus de butin et commettra le plus de destructions. Loin de prendre leur part à la défense du pays, ils ne songent plus qu'à eux:
Au retour du régent, les trois états continuèrent de gouverner le royaume. Mais cela ne dura guère, car les nobles se séparèrent des deux autres états et refusèrent complètement de payer l'impôt comme les autres voulaient le faire. La discorde s'installa. Les affaires allèrent à vau-l'eau, la chose publique dépérit et les brigands se multiplièrent dans tout le pays. Les nobles méprisaient et haïssaient les autres, ils ne se souciaient plus de l'utilité et des profits de leur seigneur (le roi) ni de leurs sujets. Ils opprimaient paysans et villageois, leur enlevaient et volaient leurs biens. Ils ne se souciaient nullement de défendre le pays contre les ennemis, mais de prendre leurs biens. Le régent, comme il apparaissait clairement, laissait faire. Alors le pays, et toute la terre de France, commença à connaître la confusion et la terreur, parce qu'elle n'avait plus aucun défenseur ni tuteur. Elle qui avait été jadis au dessus de toutes les autres parties du monde en gloire, honneur, richesse et paix, elle où affluaient les biens de partout, commença à être méprisée et, ô douleur! à être tournée en dérision par les autres nations, à être un objet d'opprobre. Ses routes et ses chemins étaient quasi partout devenus peu sûrs et dangereux à cause des routiers et brigands. Quoi d'autre? A partir de ce moment, des maux infinis assaillirent les Français, faute d'un bon gouvernement. Le peuple était abandonné à lui-même et sans défense.
Les anecdotes révoltantes qu'il révèle pour soutenir ses dénonciations sont sans appel, et démontrent le plus clairement du monde la faillite complète du modèle féodal: pour vivre en sécurité, la population se rassemble dans les villes et s'organise, se révolte contre les nobles, prend en main la défense du pays contre les anglais, un sentiment national nait face à l'urgence du péril et à l'indolence des nobles félons. Cette attitude ne fait que renforcer le pouvoir du roi, de son administration, du système d'imposition naissant qui, d'abord temporaire, deviendra permanent. Pour se débarrasser de la canaille, des nobles remuants, des pillards et des voleurs, il existe heureusement un moyen très efficace: les guerres extérieures, en particulier en Espagne, ou un conflit dynastique va ameuter toute une foule de gens habitués à vivre de rapine et de vols:
Une profonde discorde éclata alors dans le pays; des conflits violents surgirent entre les nobles et les populaires. À cette nouvelle, beaucoup de nobles et de chevaliers originaires de France, de Bretagne, d'Allemagne se précipitèrent en Espagne, désirant soldes et butins en plus grande quantité, mus par leur cupidité habituelle. Parmi eux, messire Bertrand du Guesclin, un Breton et un chevalier très expérimenté aux armes qui, en compagnie des siens, avait longtemps pillé comme un routier en France et en Normandie, le plat pays comme les villes. Dans cette campagne, Bertrand et ses Bretons accomplirent de nombreux exploits; ils occirent nombre d'adversaires et les soumirent à Henri, dont beaucoup de Juifs qui aidaient militairement le roi Pierre de toute leur puissance.
Sont évoquées également les Jacqueries ainsi que la révolte du prévôt de Paris, Étienne Marcel, dont l'assassinat est représenté en enluminure sur la couverture.
En cette même année 1358, en été, les paysans qui habitaient autour de Saint-Leu-d'Esserent et de Clermont-en-Beauvaisie, voyant les maux et les oppressions qui de toutes part leur étaient infligés sans que leurs seigneurs les en protègent - au contraire, ils s'en prenaient à eux, comme s'ils avaient été leurs ennemis - se révoltèrent contre les nobles de France et prirent les armes. Ils se regroupèrent en une grande multitude, élirent comme capitaine un paysan fort habile, Guillaume Carle, originaire de Mello.
La relation de Venette est vivante également par les jugements qu'il prononce sur l'indécence de la mode vestimentaire de l'époque, et toutes sortes d'anecdotes frappantes et édifiantes. Avec cela, cette édition est servie par un excellent appareil critique. Une lecture passionnante qui sert à me motiver pour une prochaine lectures des denses Chroniques de Froissart.["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>["br"]>