Il s'agit d'un recueil d'essais brefs que Perec avait publiés à droite et à gauche à la fin des années 1970, et dont la réunion judicieuse autant que posthume (certains n'étant pas sans se faire écho) est due à son ami, l'éditeur Maurice Olender. Il s'ouvre sur un texte bref, "Notes sur ce que je cherche", où l'auteur de "La Vie mode d'emploi" se montre curieux des expériences littéraires les plus variées, à la recherche d'un idéal littéraire fuyant par nature : à l'instant où il l'aurait précisément formulé, il cesserait d'écrire. Cette envie de diversité ne l'empêche cependant pas de reconnaître quatre grandes directions dans son travail, dont trois (la perspective sociologique, la perspective autobiographique, la perspective ludique et oulipienne) sont parfaitement représentées dans ce petit recueil ; seule la quatrième, fictionnelle et feuilletonnesque, manque ici à l'appel. Perec remarque lui-même que ces directions de travail ne s'excluent pas, que l'une ou l'autre peut dominer telle ou telle oeuvre mais que les autres s'y manifestent ; et c'est souvent le cas ici.
Du côté du ludisme on placera "De la difficulté qu'il y a à imaginer une cité idéale" qui rejoint les rêveries alphabétiques qui hantent l'oeuvre de Perec, et "81 fiches-cuisine à l'usage des débutants" qui applique modestement au genre de la fiche-cuisine, mais avec un développement intégral, le procédé des "Cent mille milliards de poèmes" de Queneau, sauf qu'ici il n'y a pas dix puissance quatorze poèmes mais trois puissance quatre recettes, chacune pourvue d'un titre et souvent d'un ingrédient-surprise. Les lire toutes n'est pas nécessaire pour éclater d'un grand rire nerveux. Ne les essayez pas, faire cuire des filets de sole quarante minutes au four risque de ne donner que des résultats carbonifères. "Je me souviens de Malet & Isaac" est une succession de dépouillements, selon des critères typographiques, de vieux manuels d'histoire ; la question du souvenir est évidemment centrale mais Perec, par la mise en évidence d'expressions-clef, suggère en quelques pages toute une mémoire culturelle commune.
Sur le versant autobiographique on trouvera les "Notes concernant les objets qui sont sur ma table de travail", qui pourtant rejoint aussi la fascination pour le concret des "Choses", son roman le plus évidemment sociologique, et qui se retrouve dans les "Considérations sur les lunettes" qui sont à première vue un texte purement humoristique, et qui pourtant se conclut sur une note encore plus mélancolique que Perec n'en avait sans doute l'intention : une réflexion sur le temps qui passe et qui faisait approcher la date où il aurait à porter cet utile accessoire, date qui n'est jamais venue puisqu'il est mort un an plus tard. "Trois chambres retrouvées" se rattache au thème central de "W ou le souvenir d'enfance" : la difficulté à disposer de ses souvenirs. Contemporaine de la rédaction du même chef-d'oeuvre est l'analyse dont Perec rend compte dans "Les Lieux d'une ruse", racontant le processus puisque "W", très probablement, raconte le résultat.
Sur le versant sociologique (qui n'est pas absent, vous allez le comprendre, des "Considérations sur les lunettes") Perec se fait explicitement le disciple de Marcel Mauss et propose quelques notes suggérant une sociologie du corps et de sa posture, par exemple dans "Notes brèves sur l'art et la manière de ranger les livres" (évidemment parent, de façon transversale, de l'essai sur sa table de travail) et surtout dans "Douze regards obliques" qui propose une analyse acide sur le système de la mode et plus encore "Lire : esquisse socio-physiologique" qui aborde la lecture non pas sous l'angle théorique qui était abondamment développé à la même période par les meilleurs théoriciens — et qui n'a pas cessé de l'être en réalité — mais sous celui, extrêmement pratique, des gestes et postures du lecteur, des lieux et des temps favorables à la lecture. Enfin "De quelques emplois du verbe habiter" s'intéresse surtout aux compléments dudit verbe et montre la variété extraordinaire des indications que l'on peut donner, selon le contexte, sur son domicile.
Même s'agissant de textes de prétentions et de dimensions modestes, c'est toujours un régal de lire la prose pétillante de Perec ; celui-ci s'inquiète de passer pour un caméléon, mais on le reconnaîtrait presque infailliblement, j'en suis sûr, à son humour affable et joueur, à son goût pour la vie concrète qui me paraît exprimer une pure et simple jubilation d'exister au-delà de toutes les angoisses plus ou moins secrètes qui parcourent son travail, une sorte de choix délibéré du bibelot, de l'apéro, de la texture d'un vêtement, de l'observation du corps (souvenir obsédant des lectures d'enfance où l'on se plonge absolument, et à plat ventre sur son lit), face aux deuils insoutenables et à la cruauté de l'Histoire. Autre caractère remarquable, le goût de cet immense architecte capable de constructions vertigineuses pour le fragment, pour une pensée discontinue que l'on observe souvent ici en concurrence avec des interventions structurées plus classiquement. À ce titre, les "Douze regards obliques" sont remarquables, n'imposant leur unité de propos qu'au fur et à mesure de la lecture des paragraphes, de même que la contrainte qui régit "De la difficulté qu'il y a à imaginer une cité idéale", qui se présente comme une simple liste, un texte à déclencheur comme "Je me souviens", n'apparaît que progressivement.
C'est ce que théorise l'essai-titre, placé en dernier dans le recueil. Alors que le premier propose une classification des oeuvres de l'auteur lui-même, en même temps qu'une critique de cette classification (que j'ai tâché d'illustrer en la suivant tout en suggérant des parentés transversales), et le dernier, qui se trouve l'être aussi dans l'ordre chronologique des pré-publications détourne la commande d'une revue pour contester l'idée même de classement, en tant qu'elle impose une hiérarchie (le cinéphile Perec fait remarquer que même l'ordre alphabétique, parfaitement arbitraire, est utilisé pour hiérarchiser, puisqu'on trouve des films de série B ou Z) — d'ailleurs Perec choisit de le bouleverser pour énumérer ses paragraphes — et rêve sur les exemples d'énumération pure proposés par Borges (avec qui il rivalise brillamment) ou Sei Shônagon.
À un moment de ce livre, c'était inévitable, Perec évoque ses tiroirs. Que ceux-ci aient eu d'aussi beaux fonds fait partie de sa grandeur de scrivain.