En 2018, les agrégatifs et leurs professeurs se sont écharpés autour de l’interprétation d’une ode d’André Chénier et de la question du viol. Est-ce hors-sujet et juvénile d’amener un regard social, voire moral, sur une œuvre patrimoniale choisie uniquement pour sa portée esthétique ? Les profs pensaient que oui.
Quand je suis arrivée à La Sorbonne deux ans plus tard, ils étaient encore si enragés par l’outrecuidance de leurs agrégatifs qu’ils avaient conçu tout un séminaire proposant d’explorer la question du viol en littérature. Je m’y étais inscrite - et j’ai beaucoup souri en voyant ma professeure vitupérer avec rancoeur sur «l’incapacité de saisir un geste artistique» et sur «le prosaïsme d’une lecture inquisitrice et fermée à la multiplicité des sens.» Le corpus qu’elle avait choisi était nauséabond et violent mais il était littéraire. Pour les professeurs à l’origine de ce séminaire, ce dernier adjectif ouvrait une voie royale vers un espace d’abstraction et d’ambiguïté - et nier cette voie, réfuter cette lecture en utilisant des mots aussi réels et froids que «féminicide», «viols» et «harcèlement», c’était refuser de jouer le jeu de la littérature.
Il y avait quelque chose de désespéré et de ridicule dans ce débat amer et frustré que ces professeurs continuaient à avoir avec des élèves partis depuis deux ans. Quelque chose de presque enfantin - arrêtez de ruiner notre jeu ! Lalalala j’entends pas !
Quand j’ai vu ce livre, j’ai tout de suite repensé à ce séminaire. Le point de vue contraire arrivait en mes mains. Non, l’espace littéraire n’est pas un espace neutre. Oui, la littérature patrimoniale désigne du mot «passion» des histoires sordides et pénalement répréhensibles. Oui, il est intéressant de désigner les faits représentés par leur nom.
Je suis d’accord avec tous ces postulats - et pourtant, j’ai ressenti une même résistance que celle que je ressentais face à la lecture-tunnel et uniquement stylistique que l’université cherchait à me faire adopter.
Certains textes se révèlent lorsqu’ils sont confrontés à cette grille de lecture inquisitrice. La Duchesse de Langeais, Le Rouge et le Noir, L’Amant sont autant de lectures qui gagnent à être observées sous le prisme du sordide.
Là où cette approche devient maladroite et gauche, c’est quand elle se penche sur des textes ambigus et riches de sens. Elle ponce alors les aspérités et laisse un effet «meuble IKEA» sur des arbres anciens et lézardés de fissures.
Non, Proust n’est pas homophobe et non, je ne pense pas que diagnostiquer tous les personnages de La Princesse de Clèves d’un trouble borderline soit pertinent. Oui, l’abus en littérature existe - mais parler de «morale» toutes les trois secondes est plus que ridicule quand on essaye de discuter des romans gothiques des sœurs Brontë.
La violence en littérature existe et elle doit être désignée par son nom - mais, en même temps, elle existe surtout sur un mode fantasmé, un mode onirique du déplacement de sens. Elle influe sur le réel mais elle n’est pas le réel.
Parler de ces fictions étranges et multiples comme on parle d’un banal fait divers, ça me fait bof rêver.
Pardon.