Tout commence lorsque Léonard expire son dernier souffle. Le vieil homme solitaire n'a pas revu ses enfants depuis vingt-cinq ans et a bien des années de frasques à se faire pardonner, aussi n'est-il pas dupe : le chemin vers la rédemption sera escarpé. Tout commence lorsque Zoé, dix ans, adresse une prière muette pour le salut de sa mère. Depuis que cette dernière est brusquement tombée en catatonie, la petite fille et son père vivent un cauchemar sans fin. Qui pourrait les sauver ? Entre ombre et lumière, espoir et peur, remords enfouis et secrets tus, les destins de Léonard et de Zoé vont bientôt s'entremêler... Thibault Bérard poursuit son exploration du grand roman familial dans un récit à la frontière du réel. À travers deux personnages dont la vie bascule, c'est d'amour, de résilience et de quête de soi qu'il s'agit.
« Le grand saut », c’est l’histoire de Léonard. Léonard meurt dans sa cuisine, seul. Cela fait 25 ans qu’il n’a plus aucune relation avec sa famille. Au moment d’expirer son dernier souffle, Léonard revit certains moments clés de son existence. Il ne les rejoue pas, comme dans « Replay » de Ken Grimwood, il en est le simple spectateur. Ces instants précis sont les témoins de bonnes ou de mauvaises décisions, de point de bascule, de moments de bonheur intense, ou d’erreurs impardonnables. Tout ce qui a fait la vie de Léonard se trouve là. Il retrouve des jours de ténèbres, des jours de joie, des jours d’échec, des jours de succès, des jours de tristesse, des jours de lumière, des jours de honte, des jours de disgrâce, des jours de victoire, des jours de défaite, des jours de fierté. Il les revit, comme on rembobine un film, en se voyant acteur de sa vie, tandis que son double, mort, les contemple, sans pouvoir intervenir. L’occasion pour lui, de faire un point de tous les succès et de toutes les chutes. « Léonard est resté à la porte. Vieux fantôme, chamboulé par un fragment de souvenir, un presque-rien que sa mémoire avait laissé s’envoler. C’est peu de chose, ce souvenir ; un morceau du grand fouillis d’idées et de désirs qu’il était à dix-neuf ans. Mais c’est du rien qui pèse lourd. »
« Le grand saut » c’est aussi, parallèlement à l’existence de Léonard, l’histoire de Zoé, 10 ans. Par contraste, elle est au début de sa vie, mais malgré son jeune âge, Zoé en voit déjà de toutes les couleurs, car, à l’instar des émotions, Zoé a parfois des journées bleu, noir, blanc, ou rouge. Au moment où Léonard fait son grand saut, Zoé est en passe de faire le sien. En effet, elle se trouve sur un plongeoir. Elle se rend compte que 10 mètres c’est haut et qu’elle pourrait encore renoncer… Encouragée par les cris de son père, et le sourire de fierté de sa mère, elle sent bien qu’elle n’a d’autre choix que de sauter. Car Zoé, cherche avant tout à faire briller les yeux de sa maman. « Même ses sourires les plus sincères n’étaient pas “radieux”. Il y avait toujours un peu d’ironie derrière, un morceau de ténèbres caché sous la lumière. Zoé a toujours cherché à traquer les ombres tapies dans les vallées du visage de sa mère. Elle y voyait des crevasses. Elle se disait qu’un jour, sans prévenir, elles pourraient s’ouvrir sur un gouffre sans fond. »
Dans « Le grand saut », pour l’un, et pour l’autre, les souvenirs affluent. Thibault Bérard ne s’est pas contenté de raconter une succession de souvenirs, que ce soit ceux de Léonard, ou ceux de Zoé. Il a réfléchi à une construction ambitieuse et originale en deux parties. La première « Apprends à mourir », la deuxième, « Souviens-toi que tu as vécu », deux parties qui se succèdent formidablement bien, et qui, évidemment, ont un sens caché. L’histoire intime de Léonard semble imbriquée dans celle de Zoé. Mais quel est exactement le lien qui les unit ? Y a-t-il seulement un lien entre eux ? Jusqu’où peut aller la force du destin ?
Sénèque disait « Mais il faut apprendre à vivre tout au long de sa vie, et, ce qui t’étonnera davantage, il faut, sa vie durant, apprendre à mourir. » Apprendre à vivre tout au long de sa vie… Comment apprend-on à vivre exactement ? Existe-t-il un manuel pour les nuls ? Quels sont les paramètres d’une vie réussie ? Si Léonard a des regrets, et je connais peu de gens qui n’en ont pas, c’est parce qu’il n’a pas vu le bonheur qu’il avait, là, juste sous son nez. « (…) rien ne le retient ni ne le contraint. Il est un oiseau. », il est ivre de liberté, il ne parvient pas à se satisfaire de ce qu’il a. « Pourquoi est-ce que son bonheur ne lui suffit pas ? » Bonne question… Ne sommes-nous pas tous des Léonards en puissance, incapables d’être rassasiés, impossibles à combler, obnubilés par le « toujours plus » ? « Le grand saut » ressemble à un conte philosophique qui remet l’essentiel au centre d’un tout, parce qu’au milieu du tout, on ne perçoit plus l’essentiel. L’essentiel redevient essentiel lorsque nous l’avons perdu. Donc quand il est trop tard…
J’ai aimé la façon dont Thibault Bérard traite de ce sujet, sans donner de leçons, sans apparaître comme le grand manitou du développement personnel qui viendrait nous chatouiller nos contradictions. Il le fait de la manière la plus simple qui soit, avec finesse, en immergeant son lecteur, dans les existences de deux personnages principaux. Il laisse à chacun le soin d’en déduire sa propre « substantifique moelle », et, d’avoir le courage ou non, de remettre en question sa manière de faire ou/et de vivre. Si « Le grand saut » démontre que l’on peut vivre sans vivre tout à fait, il témoigne également du possible retour à la vie quand tout semble figé.
À mon avis, le ressenti d’un roman dépend souvent de notre histoire intime, de notre vécu, des êtres qui traversent nos vies. La rencontre avec un livre se fait grâce à cela, ou ne se fait pas. Les émotions nous traversent ou pas. Vous connaissez sans doute mon amour pour Thibault Bérard… En 2020, il a publié le magnifique roman « Il est juste que les forts soient frappés ». J’avais alors une amie enceinte dans une situation de santé très préoccupante. Ce roman a été un coup de cœur absolu. En 2021, il réitère avec « Les enfants véritables ». J’ai moi-même recomposé une famille et « gagné » trois enfants supplémentaires avant d’avoir une petite fille issue de cette nouvelle union. Ce roman m’avait profondément touchée.
Alors, qu’en est-il avec « Le grand saut » ? Léonard représente à la fois la figure paternelle de celui qui a tout foutu en l’air par égoïsme et par orgueil, mais aussi le reflet d’une société qui ne sait plus exister que dans l’excès, à vouloir tout posséder à tout prix. Il est en quête du toujours plus, de toujours mieux, mais souffre aussi d’une sorte de saccage masochiste volontaire. Le bonheur peut faire peur, il sait se faire invisible en se tapissant dans les petits recoins de la vie quotidienne. La liberté que l’on revendique si ardemment peut aussi être celle qui flingue nos vies… Zoé est le reflet des enfants éponges. Instinctivement, ils sentent tout ce que nous sommes au fond de nous, et que nous tentons de leur cacher sous des sourires factices. Même si elle ne comprend pas l’origine des blessures de sa mère, celles-ci viennent sans arrêt déranger son esprit…
En moi, il y a un peu de Leonard, un peu de Zoé, un peu de la maman de Zoé. Il y a la petite fille qui souffre, la mère qui se tait, l’homme qui fuit. Et tout ce petit monde valse dans mon cœur grâce à l’écriture si précise et si profonde de Thibault Bérard. Et toutes les questions que je passe volontairement sous silence surgissent d’un seul coup. Ça remue, ça palpite, ça démange, et ça finit par obséder.
« Le grand saut » est une réussite totale, autant sur le fond que sur la forme, tendre, délicat, sensible, pertinent. Thibault a sauté dans le vide et cela lui réussit à merveille !
J’ai découvert Thibault Bérard il y a plusieurs années avec son récit Il est juste que les forts soient frappés. C’est un roman qui a marqué mon esprit et auquel je repense assez fréquemment.
En faisant le tri dans ma liseuse, j’ai retrouvé ce nouvel ouvrage que je devais découvrir depuis un bon moment. Comme d’habitude, je me suis lancée dedans à l’aveugle et au départ, je ne comprenais pas vraiment l’histoire.
Et puis, on s’habitue à la narration duale et on s’attache aux personnages. La particularité de ce livre c’est qu’il dépeint une vie gâché, des regrets et une profonde solitude. Léonard revoit des moments clés de sa vie et chaque fois où il aurait pu se comporter différemment.
La plume transmet beaucoup d’émotions et elle m’a transporté. L’histoire m’a un peu fait penser au Drôle de Noël de Monsieur Scrooge, à la différence que Léonard lui, n’a pas le droit à une seconde chance.
Un très beau roman choral ! Une histoire très touchante, qui se partage entre Léonard, qui est confronté à son passé douloureux et Zoé, jeune fille dont la mère est absente pour une raison grave, qui essaye de faire avec ce nouveau quotidien. Les deux personnages sont liés, mais l'auteur ne veut pas nous dévoiler comment jusqu'à la fin de l'histoire.
Je n'avais pas aimé le premier roman de l'auteur à cause de sa langue et de l'histoire un peu trop téléguidée à mon goût. Après avoir lu de très bonnes critiques, je fais un essai avec son dernier roman. Si j'ai moins achoppé sur le style, l'histoire et sa mise en forme ne m'ont pas accrochées. Et puis j'ai rapidement vu venir le pot-aux-roses. Tant pis.