J'étais très heureuse de trouver cette anthologie, qui m'a permis de magnifiques découvertes, dont je vous ferai profiter un peu plus bas. Le recueil est divisé en trois parties, avec des explications sur les choix de répartitions et quelques indications en début de livre sur les autrices.
Petits bémols toutefois ; d'abord, je trouve le titre un peu trompeur. En lisant des poétesses "du monde entier", je m'attendais à découvrir un peu plus d'autrices du continent africain. Seulement deux figurent dans ce livre, ce qui est bien dommage. J'aurais aimé, d'ailleurs, qu'il y ait quelques poèmes de Kristina Rungano, dont les oeuvres sont difficiles à trouver en France. Ses textes, exemples même de female gaze, auraient eu pourtant toute leur place dans un tel recueil.
Il est dommage aussi de ne pas avoir eu les textes originaux à côté.
Enfin, je ne sais pas quoi penser du choix des poèmes de Plath. Une chose est sûre, ils m'ont mis mal à l'aise. Ma première réaction a été de les trouver de mauvais gout, insultants même. Ce choix aurait nécessité d'être abordé, justifié, au début du livre, avec les indications, ce qui permettrait de mieux comprendre leur place et avoir les lunettes du contexte.
Voici une courte selection de mes découvertes préférées :
" Hommes stupides qui accusez
la femme sans aucune raison
sans voir que vous êtes l'occasion
des choses que vous leur reprochez
si par un désir excessif
vous sollicitez leur dédain
pourquoi agiraient-elles bien
si vous les incitez au mal ?
Vous combattez leur résistance
et ensuite avec gravité
vous dites que ce fut légèreté
ce qu'a obtenu l'insistance.
De votre folle opinion
l'intrépidité ressemble
à l'enfant qui crie au loup
et en est terrorisé. (...) "
Sor Juana Ines de la Cruz (1648-1695), le divin narcisse, traduit de l'espagnol par Florence Delay.
Ce poème m'a fait penser à la chanson "don't put her down, you helped put her there" de Hazel Dickens qui s'adresse aux hommes qui rabaissent les femmes qui se plient à des codes sociaux, comportements, servitudes... dont ils sont eux-mêmes responsables. Un petit extrait ici
" At the house down the way
You sneak and you pay
For her love, her body or her shame
Then you call yourself a man
And say you just don't understand
How a woman could turn out that way "
Autres poèmes qui ont suscité mon intérêt :
" Mon corps te quitte goutte à goutte
Mon visage te quitte en une huile sourde :
mes mains te quittent en mercure échappé,
mes pieds te quittent en deux temps de poussière.
Toute te quitte, tout nous quitte !
Ma voix te quitte, elle qui te faisait
cloche fermée à tout ce qui n'est pas nous.
Mes gestes te quittent, eux qui se dévidaient
en navettes, dessous tes yeux.
Et te quitte le regard qui apporte,
quand il te regarde, orme et genévrier.
Je te quitte avec tes propres haleines :
comme humidité de ton corps, je m'évapore.
Je te quitte avec veille et sommeil, et déjà
en ton souvenir le plus fidèle je m'efface.
Et dans ta mémoire je deviens comme ceux
qui ne naquirent ni en plaines ni en bosquets.
Si j'étais sang je m'en irais dans les paumes
de ton labeur, et dans ta bouche de moût.
Si j'étais tes entrailles, je serais brûlée
dans tes pas que je n'entends jamais plus ;
et dans ta passion qui résonne la nuit
comme démence des mers seules !
Tout nous quitte, tout nous quitte ! "
Gabriela Mistral (1889-1957), Absence. Essart, La vague morte. Traduit de l'espagnol par Irène Gayraud.
" Le mot est tombé comme une pierre
Sur mon coeur qui vit encore.
Rien à dire. J'étais prête.
Il faut bien vivre avec ça.
J'ai beaucoup à faire aujourd'hui ;
Il faut tuer toute la mémoire.
Il faut que l'âme devienne pierre.
Il faut apprendre à vivre encore.
Mais non... Il fait chaud, l'été murmure,
C'est comme une fête, là, dehors.
Il y a longtemps que j'y pensais,
A ce jour clair, à cette maison vide. "
Anna Akhmatova (1889-1966), Verdict, Eté 1939, Requiem.
" L'esclavage, je ne le supporte pas
Je suis toujours je
Quelque chose veut-il me faire plier
Je préfère casser.
Vienne la dureté du sort
Ou du pouvoir humain
Me voici, ainsi je suis, je reste
Et reste ainsi jusqu'à mes dernières forces.
C'est pourquoi je ne suis toujours qu'un
Je suis toujours je
Si je m'élève, je m'élève très haut
Si je tombe, je tombe entièrement. "
Ingeborg Bachmann (1926-1973), Je, Poèmes de jeunesse.
" Certaines femmes épousent des maisons.
C'est un autre type de peau : avec un coeur,
une bouche, un foie, et des mouvements intestinaux.
Les murs sont permanents et roses.
Voyez comme elle est agenouillée toute la journée,
se lavant de haut en bas avec docilité.
Les hommes pénètrent de force, ramenés comme Jonas
à l'intérieur de leur mère charnue.
La femme est sa propre mère.
C'est là l'essentiel ".
Anne Sexton (1928-1974), Femme au foyer, Tous mes chers petits, traduction de l'anglais par Sabine Huynh.
Et enfin, un de mes préférés :
" Mon poème est une cabine
dans laquelle je me déshabille
un rideau épais me séparant du monde extérieur
Confrontée à mon corps flétri
j'envisage d'autres possibilités de vie
je trace des cercles dans le ciel
avec les éperviers
je vois le monde d'en haut
Puis je me transforme en désert
là où vie et mort se mélangent
et où un sable charitable
finira par me recouvrir "
Anise Kolz (1928), Je me transforme, Je renaitrai.