« Le piano commença à jouer. La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleurer de bonheur. C’était l’oasis, la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence. »
J’ai lu l’Amant de la même Marguerite Duras, mais aussi Amok de Stefan Zweig, qui se passe aussi en Indochine, et j’ai retrouvé cette atmosphère sombre et étouffante que j’ai aimé dans ces deux ouvrages. Nous sommes écrasés par une chaleur pesante, dégoulinante aussi, qui transperce à travers les mots. Ici, dans Un barrage contre le Pacifique, l’autrice dresse un roman de l’échec (le roman s’ouvre avec l’image de ce cheval mort) , mais aussi de la routine, presque du cycle, un engrenage qui n’en finit pas, et qui va prendre avec lui les trois personnages principaux : Suzanne, Joseph et la mère.
En effet, les personnages sont traités différemment selon moi. La mère, bien que touchante sur la fin du roman, est presque négligée par l’autrice (elle est le seul personnage qui ne porte pas de nom, ce n’est pas anodin). Joseph ne m’a pas plus, il est lui aussi touchant dans un sens mais il approche selon moi de la quasi-caricature à certains moments. Quant au personnage de Suzanne, je l’ai trouvé particulièrement intéressant, bien traité (finesse psychologique sur sa condition de femme notamment…)
Roman de l’échec donc, avec ce motif des barrages qui revient inlassablement comme la mer qui vient et qui repart. Le roman prend également l’apparence d’un huis-clos avec ces trois personnages desquels on ne se détache jamais. Il y a également une certaine fixité dans l’espace : nous sommes toujours aux mêmes endroits, nous rencontrons souvent les mêmes personnages. Cela donne l’impression que les personnages tournent en rond physiquement mais aussi mentalement, ce qui peut être peut illustrer l’échec, l’ennui que représente le cours de leurs existences.
J’ai adoré les passages sur le cinéma que j’ai trouvé sublimes, presque poétiques. Le cinéma est vu comme une échappatoire pour Suzanne, notamment, qui s’évade de son petit village indochinois (encore une fois dans cette dialectique physique//mental : le cinéma se trouve à l’extérieur du petit monde de nos trois personnages, mais aussi il permet de s’évader mentalement et oublier le reste). A contrario, certains passages m’ont mise mal à l’aise : les passages avec les hommes et Suzanne, sur les enfants qui décèdent à cause de la faim…
En bref, j’ai étonnamment beaucoup aimé ce roman, même si j’ai beaucoup de mal avec l’écriture de Marguerite Duras (style hyper sec et aseptisé), je me suis presque attachée aux personnages, j’avais envie de revenir vers ce roman.