Un sacré morceau à lire, et surtout un sacré morceau d’histoire.
Cet Essential ne se lit pas d’une traite comme certains autres volumes : il se présente presque comme un ouvrage historique, racontant la naissance d’un mythe dans un contexte éditorial précis, façonné par des auteurs ayant chacun leur propre vision du monde.
Le volume se découpe assez nettement en quatre parties.
La première est consacrée à la formation des Avengers, ce groupe hétéroclite de héros provenant d’autres séries encore loin d’être toutes des succès. Thor, Iron Man, Ant-Man – et the Wasp – ainsi que Hulk, rejoints plus tard par Captain America.
C’est du pur Stan Lee, épaulé par son compère Jack Kirby : des récits typiques de la fin des années 60, très verbeux – pardon, extrêmement verbeux – avec un méchant par épisode, des situations grand-guignolesques et un happy ending assuré.
Un épisode, ça va. Deux, c’est encore acceptable. Mais en enchaîner davantage devient une véritable épreuve.
La narration est pompeuse, les blocs de texte s’accumulent pour dire peu de choses, et les répétitions sont incessantes. On a bien compris que les Avengers ignorent les identités secrètes des uns et des autres, mais voir Tony Stark ou Don Blake le répéter plusieurs fois par numéro devient rapidement usant. Et bon sang, que quelqu'un fasse bouffer à Iron Man ses transistors...
Ces premières issues sont également très rigides. Je n’ai jamais été un grand admirateur du trait de Kirby, mais impossible de nier son sens de la composition et de la pose iconique. Pourtant, les planches sont surchargées, les cases très denses, souvent découpées en quatre rangées remplies de dialogues. Même replacée dans le contexte de l’époque, la lecture demande de la patience.
Du côté des personnages, ce n’est pas plus enthousiasmant : l’évolution est quasi inexistante et chaque héros se résume à un gimmick répété à l’infini.
Thor, le costaud pas très subtil. Iron Man obsédé par ses transistors et par sa double identité. Hulk qui veut simplement être tranquille. Captain America qui joue le leader. Ant-Man/Giant-Man, surprenamment central dans la première moitié du volume, souvent celui qui réfléchit et trouve les solutions.
Et the Wasp… que Stan Lee caractérise principalement par son excitation devant les corps musclés et son obsession pour le maquillage et la coiffure. C'est assez difficile à vivre.
Du côtés des vilains, on a un beau patchwork, dont certains plutôt bien amenés comme Kang ou la ré-utilisation de Mole Man, et d'autres qui sont complètement passé à côté - Oui, je te regarde Immortus. L'arrivée de Captain America a surtout servi à réintroduire le Baron Zemo accompagné (entre autre) de l’Enchanteresse et de l’Executioner qui vont être récurrent pendant un sacré moment.
Et nous arrivons à la deuxième partie, le départ de Kirby et son remplaçant par Don Heck. Un changement qui, en plus de donner une narration plus libre, plus aérée et moins rigide que celle de Kirby, s'accompagne d'un changement de ton qui va rendre les issues de plus en plus sérieuses. On sort du côté Grand Cirque pour arriver à des enjeux plus importants et réels. Même si en pratique le résultat n'est pas encore des plus cohérents, l'idée de base, elle, se veut contenir plus d'enjeux.
J'en veux pour exemple l’issue 14 sobrement intitulée "Even an Avenger Can Die". Attention au spoil...
Suite à l’issue précédente, the Wasp est mourante, un poumon perforé et seul un docteur norvégien spécialisé qui a mis au point un traitement expérimental pourrait la sauver.
Thor décide donc d'aller le trouver. Pour ce faire il prend l'avion, pardon, il se pose littéralement sur un avion, puis décide finalement d'y aller tout seul, son marteau indiquant exactement le laboratoire du professeur. Comment ? C'est un marteau magique !
Le docteur est en pleine préparation importante, il demande à Thor de sortir de chez lui, mais celui-ci s'en bat le marteau et le kidnappe sans état d'âme pendant que ce dernier lui dit qu'il s'est trompé d'homme afin de l'amener au chevet de Janet.
Alors que le docteur, toujours apeuré, leur jure qu'il ne peut rien faire, Giant-Man se met à l'agresser en lui ordonnant de la sauver, ce qui a pour effet de faire tomber le masque de l'homme afin de démasquer un alien, qui meurt d’étouffement instantanément.
Le groupe décide donc de trouver une source de signaux d'origine extraterrestre sur Terre qui pourrait avoir kidnappé le professeur avec divers gadgets sans aucun sens, puis en découvrant que la base doit venir d'un endroit éloigné de toute habitation, ils hésitent donc entre le pôle Nord et le pôle Sud. Pourquoi oublier les 70 % de la planète que sont les océans et pourquoi spécifiquement les pôles ? Parce que !
D’ailleurs, comment choisir entre les deux pôles ? Facile. Rappelez-vous. Le marteau de Thor est magique. Et là c'est pratique, il le brandit et hop, c'est bon c'est choisi, c'est le pôle Nord.
Boum patatras bien joué, c'était bien la base des extraterrestres. Amicaux ou non ? Les Avengers ne se préoccupent pas de ça et sous la houlette du premier "Avengers Assemble" de Thor, font un petit massacre avant de se voir arrêter pour que le chef fasse un petit speech pour permettre à Don Heck de dessiner des piou-piou dans l'espace.
Trop long pour nos héros qui continuent de tout défoncer jusqu'à ce que le docteur en question leur dise d'arrêter leur bordel et qu'il n'a jamais été kidnappé mais est resté pour aider la race d'extraterrestres à se protéger d'une autre race exterminatrice. Tout ce foutoir mis par nos héros a finalement alerté cette autre race qui fonce direction la Terre. Du coup, nos gentils extraterrestres se barrent et s'en vont affronter leur ennemi mortel dans une dernière bataille perdue d'avance sous l’œil du Watcher.
Kidnapping, Agression, Meutre, Massacre, Génocide sans aucun remord... On est loin des Avengers qu'on connait...
Finalement passons à la troisième partie qui est le nouveau line-up du groupe. Exit les membres d'origine qui ont désormais tous une série régulière qui fonctionne bien, et on passe aux nouveaux personnages ou ceux qu'on veut ressortir du placard. On garde Captain America, on balance un Hawkeye, une Wanda Maximoff et son frère Pietro et boum, les nouveaux Avengers.
C'est à partir de là que j'ai retrouvé vraiment du plaisir à lire ces issues. Cette nouvelle dynamique est intéressante et s'intéresse à quelque chose de plus profond que des individus isolés affrontant une épreuve. Il est question d'esprit d'équipe, de leadership, de questionnements de la place de chacun au sein d'un groupe et au sein de la société. Les intrigues sont souvent plus complexes et possèdent des rebondissements au sein d'une même issue ou même certaines storylines durent sur plus d'une issue.
On est au début de quelque chose et cela se sent, il y a encore des frustrations et des points qui sont assez rédhibitoires, comme par exemple le caractère de Hawkeye qui est tout simplement insupportable, dès que Stan Lee lui fait prendre la parole c'est pour être un complet imbécile arrogant. Ça aurait pu être bien amené mais non, c'est lourd et malaisant.
Ou Wanda qui... qui est une femme, en fait. Peut-être pas autant stéréotypée que Janet mais on est quand même sur un personnage qui n'existe que pour les autres, ici son frère ou son admiration pour Steve. Et ses pouvoirs, c'est comme les transistors d'Iron Man ou le marteau de Thor. Stan Lee n'a aucune idée de quoi faire avec. Allez hop c'est magique, ça fait tout, même le café.
En tout cas, le trait de Don Heck se lisse, son découpage s'améliore et on s'éloigne doucement de ce trop plein de narration pour une approche plus visuelle, un récit raconté plus avec les images qu'avec le texte, ce qui rend beaucoup plus fluide notre lecture. Lecture qui est elle aussi beaucoup moins stéréotypée que dans les premières issues.
Le dernier arc du tome avec Power Man qui arrive à discréditer le groupe, Captain America qui se retire avant d'être obligé de revenir pour la dernière grande aventure dans une double issue avec Kang, c'est magistral. Cette aventure à cheval entre le présent et le futur, mettant en scène un Kang qui n'est finalement pas juste un méchant qui est méchant pour être méchant mais bien un être entier avec des buts et des motivations qui lui sont propres, qui a besoin de s'allier avec ses ennemis mortels, c'est du grand Marvel. On est loin, loin des premières issues.
Alors oui, c'est une longue review, mais oui, c'est un gros morceau à lire et à découvrir. Impossible de le conseiller à n'importe qui, il faut être fan de ce médium, être passionné de ce groupe, ou apprécier connaître l'origine des héros que l'on connaît si bien désormais.