Longtemps portée par la conviction, formulée par Pierre Bourdieu, que "l'individuel, et même le personnel, le subjectif, est social, collectif ", la sociologie avait pour tâche de dévoiler à chacun les forces inconscientes qui le mouvaient en réalité. A l'orée des années 1990, elle a connu un tournant majeur : elle pose désormais que les acteurs savent ce qu'ils font, pourquoi et comment. Ils ont des compétences. Cet ouvrage de Luc Boltanski a marqué le tournant : il esquisse les modèles destinés à clarifier les capacités que les personnes mettent en oeuvre lorsqu'elles réclament justice, lorsque, renonçant au calcul et, par conséquent, au recours à la norme, elles se lancent dans des actions gratuites, ou bien au contraire recourent à la force. Autant d'approches qui posent la question de l'injustice et des manoeuvres que chacun entreprend pour obtenir réparation. Plus en profondeur, c'est l'identité des individus qui s'en trouve bouleversée : elle n'est plus singulière ni d'un bloc, définitivement assignée par la place occupée dans le champ social, mais plurielle et construite largement par l'individu.
Luc Boltanski is a French sociologist, Professor at the School for Advanced Studies in the Social Sciences, Paris, and founder of the Groupe de Sociologie Politique et Morale, known as the leading figure in the new "pragmatic" school of French sociology.
Je l'ai lu sur plusieurs années, en faisant des allers-retours entre chacun des trois essais, mais j'y reviens constamment, parce que personne comme Luc Boltanski (et ce, même si je ne me sens pas très proche théoriquement de sa sociologie) ne permet de replacer les formes de souffrances individuelles dans des lectures sociologiques qui permettent de mieux comprendre pourquoi, des fois, on agit de manière que les autres considèrent comme "crazy".