L'équipée de Varennes ne figure pas dans le canon des «journées révolutionnaires» : ni foules anonymes en fureur, ni sang versé, ni exploits individuels, ni vaincus. À Varennes, un roi s'en est venu, un roi s'en est allé, avant de retrouver une capitale sans voix et une Assemblée nationale appliquée à gommer la portée de l'événement. Autant dire une journée blanche. Et pourtant, ce voyage apparemment sans conséquence fait basculer l'histoire révolutionnaire : il éteint dans les esprits et les cœurs l'image paternelle longtemps incarnée par Louis XVI ; met en scène le divorce entre la royauté et la nation ; ouvre inopinément un espace inédit à l'idée républicaine ; et, pour finir, projette la Révolution française dans l'inconnu. Le livre de Mona Ozouf reconstitue cette histoire à la fois énigmatique et rebattue. Il en éclaire les zones obscures, pénètre les intentions des acteurs et observe le démenti que leur inflige la fatalité ; avant d'interroger les lendemains politiques d'une crise qui contraint les révolutionnaires à «réviser» la Révolution. Réapparaissent ainsi des questions aujourd'hui encore irrésolues : y a-t-il une politique distincte du roi et de la reine ? Peut-on faire de Varennes l'origine de la Terreur ? Quelle figure de république voit-on se dessiner dans le chaos des passions du jour ? Ce moment tourmenté, écrit l'auteur, ouvre une vraie fracture dans l'histoire de France. Il allonge déjà sur le théâtre national l'ombre tragique de l'échafaud. Dix-huit mois avant la mort de Louis XVI, Varennes consomme l'extinction de la royauté.
Mona Ozouf, née Mona Sohier en 1931 à Lannilis (Finistère), est une chercheuse française, philosophe de formation, qui s'est dirigée vers l'histoire et spécialisée sur la Révolution française.
En lisant un livre des années quatre-vingt sur la révolution française, passant sur l’épisode de la fuite du Roi à Varennes, je vois l’affaire expédiée en deux phrases, pour finalement minimiser à rien la portée de l’évènement. Ça m’a paru un peu bizarre. Je me suis alors rappelé de ce livre que j’avais acquis récemment, sur ce même sujet, et qui l’étendait sur plusieurs centaines de pages plutôt que deux malheureuses lignes. Je m’y suis donc plongé incontinent.
Le départ à minuit et demi
En été 1791, le roi et sa famille ne sont plus à Versailles, mais aux Tuileries, à Paris, depuis que les femmes les ont ramené dans la capitale, suite aux journées des 5 et 6 octobre 1789. A cette heure, il n’est encore absolument pas question de faire de la France une république, mais simplement une monarchie parlementaire sur le modèle anglais. Seulement les rapports sont compliqués entre la famille royale et l’Assemblée nationale, le roi n’acceptant qu’à contre-cœur la diminution de ses prérogatives dans la nouvelle constitution. Le départ secret de la famille royale, en pleine nuit, avec tout un appareil compliqué (le roi se déguise en valet, et la reine en gouvernante), a tout pour inquiéter une opinion déjà prévenue contre lui. Quand le roi se fait reconnaître et arrêter à Varennes, retenu chez le citoyen Sauce, tout le monde se méfie des raisons qu’il allègue, personne ne lui obéit. Il est ramené à Paris, sans tambours ni trompettes. L’assemblée, très gênée, tente d’étouffer l’affaire en la minimisant, mais le mal est fait : plus personne n’a confiance dans ce souverain, dont la mauvaise foi s’est affichée de manière éclatante.
Le roi essaie de fléchir le citoyen Sauce
L’impact de ce voyage est considérable. Le roi perd pour ainsi dire toute légitimité à ce moment, et l’idée même de République n’est plus absurde. C’est assez fascinant de voir qu’à un quart d’heure près, il aurait pu s’enfuir à Monmédy, et nul ne sait ce qu’il serait arrivé. En essayant de faire jouer le rapport de force, il a tout perdu en ratant son escapade. La responsabilité, suivant Ozouf, en revient à l’incurie des militaires conjurés, lesquels ont très mal préparé l’affaire. Pour ma part, je trouve déjà étonnant qu’il soit allé si loin, en dépit des précautions prises pour le surveiller : ça n’a du qu’augmenter la frayeur des patriotes contre la puissance des comploteurs. Louis va continuer la politique du pire en allant avec l'Assemblée dans le sens de la guerre avec l’Autriche. Les circonstances graves dans lesquelles le pays sera plongé feront taire les sentiments de clémence à son égard, surtout après la découverte de l’armoire de fer contenant sa correspondance secrète, et les preuves accablantes de sa duplicité, comme celle de plusieurs révolutionnaires, dont Mirabeau ; il sera jugé et condamné par dix-neuf députés sur vingt pour trahison et conspiration contre l’État. Je me demande bien pourquoi il n'a pas abdiqué franchement, au lieu de feindre d'être d'accord avec les changements politiques tout en soutenant des conspirations. Michelet soutient qu'il était très mal informé et conseillé.
Le retour du Roi
Le livre est très agréable à lire : l’auteur prend le temps de rendre compte des évènements avec une précision qui n’a rien de sec, et qui les rend palpables et sensibles. On a compte rendu équilibré de l’historiographie, très riche et très complexe, les interprétations des mobiles et des évènements étant très différentes les unes des autres. Elle n’hésite pas non plus à convoquer les auteurs qui ont été fasciné par cet événement (Stefan Zweig, Chateaubriand, Lamartine, Alexandre Dumas, Léon Bloy), pas seulement pour mettre en évidence les écarts par rapport aux évidences historiques, mais aussi pour rendre compte de l’impact de cette aventure. Le cinéma s’est également emparé de cette affaire, qui a tous les bons ingrédients pour en faire une histoire dramatique. Toutes les petites ruses pour donner du pathétique à l’événement sont démontées et ramenées à leurs justes mesures. Un bon ouvrage.