Terrible, mais salutaire palimpseste de la mémoire dans « Vântul, duhul, suflarea » [Le vent, l’esprit, le souffle], d'Andreea Răsuceanu.
« Parfois il advient quelque chose, quelque chose qui brise le paysage parfait, pétrifié sur la plaque en verre de ta mémoire [...]. {Câteodată se întâmplă ceva, ceva care sparge peisajul perfect, încremenit pe placa de sticlă a memoriei tale […]. (p. 169)}
En refermant ce livre, après une lecture qui m’a subjuguée, j’avais en tête mille et une choses à vous raconter le concernant. J’ai toutefois décidé que ma chronique sera très brève. C’est un peu ma marque de fabrique, et non pas le prélude d’un panégyrique.
Avec ce livre j'ai trouvé enfin, ma Linda Lê roumaine. Un roman qui raconte une histoire (des histoires), mais surtout un style unique et poétique que j'apprécie énormément.
« Un livre qu'on vient de lire entre aussitôt dans un compartiment de la mémoire que l'on peut assimiler à une sorte de salle d'attente. Pas encore vraiment rangé, pas encore installé dans le lent processus d'oubli qui va malgré tout le gagner, soit il s'éclipse très vite, soit il prolonge et densifie le réseau d'associations que sa lecture a fait surgir » écrit Jean-Christophe Bailly, dans « Des écrivains à la Bibliothèque de la Sorbonne, tome 4 » (p. 101), publication récente qui restera par ailleurs et aussi l’une des dernières de Linda Lê.
Pour moi « Vântul, duhul, suflarea » [Le vent, l’esprit, le souffle], appartient à cette catégorie de livres qui connaîtra un prolongement certain. D’abord, parce que dès les épigraphes, j’ai noté comme future lecture « Absalon, Absalon ! » de William Faulkner : « Nous entrevoyons vaguement des gens, ceux dans le sang et la semence de qui nous étions nous-même latents et expectants, parmi cette pénombre indistincte du temps, doués à présent de proportions héroïques, en train d'accomplir leurs actes de simple passion et de simple violence, impénétrables au temps, inexplicables. » [Vedem nelămurit fiinţe, fiinţele în ale căror sânge şi sămânţă vii noi înşine somnolam pe atunci în aşteptare, le vedem într‑o atenuare umbroasă a timpului căpătând acum proporţii eroice, săvârşindu‑şi gesturile de pasiune şi violenţă simplă, opaci faţă de timp şi inexplicabili.]
Cette épigraphe est essentielle à la compréhension de la démarche littéraire de Andreea Rasuceanu, tout autant d’ailleurs que la première : « Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit ; mais tu ne sais d'où il vient, ni où il va » (Jean 3, 8) dont il est à noter qu’elle s’arrête avant la dernière phrase : « Il en est ainsi de tout homme qui est né de l'Esprit. » Voilà donc que surgit, mystérieuse et lumineuse à la fois, la possible et probable explication du titre. Le souffle est bien celui la vie qui, partout, d’un bout à l’autre du roman est soutenu par une discrète mystique d’où Dieu semble absent ou en tout cas sourd à nos prières. C’est, pour emprunter un vers de Gaspar Lorand (cf. « Patmos et autres poèmes »), une « vie brûlée vive » qui surgit au fil des pages. Le vent assèche et assainit parfois, mais le souffle demeure.
J’ai lu dans une très juste et pertinente analyse de ce roman, écrite par Serenela Ghițeanu, dans « Revista 22 » que l’hébreu « ruach » signifie à la fois vent, Esprit et souffle. C’est donc un terme qui véhicule l’idée de pouvoir et de vitalité et, à ce titre, je souhaite mentionner ici, un autre texte d’interprétation, à savoir la préface de Paul Cernat qu’il clôt par une invitation à écouter (ou réécouter) Bob Dylan : « the answer my friend is blowing in the wind » (la réponse, mon ami, est soufflée dans le vent).
J’ai pris beaucoup de plaisir à déterrer avec Iolanda Vasilescu des souvenirs et des photos anciennes, et je recommande à tous, et à mon tour, ce roman dans lequel j’ai compté une quinzaine d’occurrences pour la mémoire (10 fois « memoriei », 4 fois « memorie » et une seule fois « memoria »). Trois chapitres pour trois voix différentes, mais d’une grande homogénéité narrative.
C’est bien pour traduire ce genre de livre que je me suis mise à la traduction. Je nourris donc le vœux secret que ce roman parvienne un jour jusqu’aux lecteurs français, car c’est pour moi, un vrai coup de cœur littéraire. « Lire, c'est aussi dessiner une constellation, établir des liens entre les différentes œuvres » affirme Linda Lê dans le même recueil sur la BIS (p. 19). J’ajouterais, pour finir, que le traducteur est un lecteur à la fois heureux et maudit. Je suis, pour l’instant, heureuse d’avoir lu ce roman remarquable.