C'est quand même quelque chose d'appeler un roman "La Petite Fadette".
"Fadette" est un diminutif de "fade" ; dans le Berry de George Sand, ce mot, qui atteste l'influence du provençal, signifie fée, de fata, les destinées en latin. Mais bien sûr, en français, avec une autre étymologie, "fade" est le contraire de "savoureux". Le mot est donc dangereux, prête à la moquerie peut-être. A moins qu'il n'y ait là, je sais que je délire, une revendication.
Dans la cuisine asiatique la fadeur n'est pas forcément un défaut. Le restaurant chinois le plus proche de chez moi proposait à ses clients, voici une dizaine d'années (le temps passe), un bouillon de riz en ouverture du repas. La neutralité de son goût préparait le palais à apprécier les saveurs qui suivraient.
Considérer la fadeur comme un goût positif peut permettre de résoudre les problèmes posés par "La Petite Fadette".
Dans ce roman qui s'inscrit dans le cycle de ses récits paysans, George Sand imagine deux jumeaux, Landry et Sylvinet, animés d'un intense amour fraternel. Plus vif et plus courageux d'un cheveu, Landry accepte plus volontiers que son frère d'aller faire son apprentissage dans une ferme voisine ; Sylvinet se sentant délaissé, malade de jalousie, disparaît ; Landry le retrouve avec l'aide de la petite Fadette, une étrange gamine que l'on dit un peu sorcière, avec qui il noue, plus ou moins malgré lui au début, une étrange relation qui, bien sûr, ne fait que redoubler la jalousie de son "besson".
D'un certain point de vue, "La Petite Fadette" représente un pas vers le réalisme et même vers l'ethnographie. Le narrateur du roman est de toute évidence — certains paratextes sandiens l'attestent — un vieux bonhomme qui raconte des histoires du temps de sa jeunesse. Sand le pourvoit d'une langue spécifique, mélange de français courant, de patois berrichon et d'archaïsmes empruntés à Montaigne. Il n'est pas jusqu'à la couleur fantastique que le personnage de Fadette prête à l'intrigue qui ne tombe juste : n'ai-je pas parcouru jadis un ouvrage de sociologie sur la persistance des superstitions en Berry et en Sologne ?
Mais d'un autre point de vue, il s'agit ni plus ni moins d'une idylle arcadienne. Le héros Landry a toutes les qualités possibles et imaginables. Il est le premier à avoir la générosité de voir dans l'étrange Fadette une jeune fille adorable et, d'un bout à l'autre du roman, il se comporte, à sa mesure, selon tous les codes chevaleresques. Le principal opposant à l'idylle qui finit par unir Landry et Fadette, le père Barbeau, est lui-même présenté comme un homme impeccablement droit, que seuls quelques préjugés aveuglent momentanément. Tout roule, comme sur du velours, vers une fin heureuse très prévisible, que Sand a pourtant le bon esprit romanesque de faire suivre d'un très bref et curieux rebondissement. Mais dans l'ensemble, le lecteur se trouve très confortable, et peut même se chagriner d'une tendance au prêche moralisateur. "La Petite Fadette", entre les oeuvres de Sand, fait partie de celles qui ont eu une postérité de distribution de prix... À se demander comment l'amante de Musset a pu...
Mais c'est en réalité plus compliqué que cela. Sand déroule avec l'air de ne pas y toucher un véritable sujet de tragédie racinienne dont les protagonistes sont ces paysans berrichons qu'elle dit elle-même flegmatiques et moins sujets que d'autres, sans doute, aux passions de l'âme ; mais son intrigue prouve l'inverse. La passion bout sous le folklore, les coutumes. Elle s'exprime par des nuances dans le camaïeu du tableau paysan, et des relations humaines dont l'apparente bonhomie soumise aux conventions masque la complexité. Il n'est que de voir les nuances affectives contenues dans une appellation : Sylvain ou Sylvinet, ou mieux, Fanchon, Fanchon Fadet, Fadette, Petite Fadette ou Grelet. On se croirait dans un roman russe. Comme les passions dévorent des personnages peu portés sur la tirade lyrique, les épices romanesques mijotent sous l'apparente fadeur de l'idylle.