"La marche est le lieu d'une éthique élémentaire à hauteur d'homme. Des hommes et des femmes croisent et sont d'emblée dans une reconnaissance essentielle les uns des autres, ils se saluent, échangent un sourire, une remarque, des informations sur le sentier ou leur destination, ils répondent aux renseignements demandés par ceux qui se sont égarés. La marche est un univers de réciprocité. L'auberge, le café prolongent parfois la rencontre esquissée quelques heures plus tôt. Emprunter les chemins de traverse revient à laisser derrière soi un monde de compétition, de mépris, de désengagement, de vitesse, de communication au profit d'un monde de l'amitié, de la parole, de la solidarité. Retour aux sources d'une commune humanité où l'autre n'est plus un adversaire mais un homme ou une femme dont on se sent solidaire."(p.16-17)
"Anachronique dans le monde contemporain, qui privilégie la vitesse, l'utilité, le rendement, l'efficacité, la marche est un acte de résistance privilégiant la lenteur, la disponibilité, la conversation, le silence, la curiosité, l'amitié, l'inutile, autant de valeurs résolument opposées aux sensibilités néolibérales qui conditionnent désormais nos vies. Prendre son temps est une subversion du quotidien, de même la longue plongée dans une intériorité qui paraît un abîme pour nombre de contemporains dans une société de look, de l'image, de l'apparence, qui n'habitent plus que la surface d'eux-mêmes et en font leur seule profondeur."(p.17)
"La route est universelle car elle est universalité, elle ne se contente pas de diffuser un savoir mais aussi une philosophie d'existence propre à polir l'esprit et à le ramener toujours à l'humilité et à la souveraineté du chemin. Elle est le lieu où se défaire des schémas conventionnels d'appropriation du monde pour être à l'affût de l'inattendu, déconstruire ses certitudes plutôt que de s'ancrer en elles. Elle est un état d'alerte permanent pour les sens et l'intelligence, l'ouverture à une multitude de sensations."(p.18)
"La marche est d'abord l'évidence du monde, elle s'inscrit dans le fil des mouvements du quotidien comme un acte naturel et transparent. A moins de dépasser ses ressources physiques et d'induire la fatigue ou la gêne en cas de blessure, elle ne tranche pas avec l'organicité qui nous habite, elle prolonge le corps vers son environnement, sans effort. Elle est comme une respiration, on ne s’aperçoit qu'elle est rivée au corps que dans les seuls moments où il devient difficile de mettre un pied devant l'autre à cause d'un souci de santé ou de blessure. La marche coule de source, elle est l'eau qui se même à l'eau, mais quand elle n'est plus possible toute l'existence vacille. (...) Même si elle sollicite une expérience multiple selon l'état d'esprit, la présence ou non des autres, les saisons ou la nature du terrain, la marche est une ouverture au monde qui invite à l'humilité et à la saisie avide de l'instant. Elle restaure la dimension physique de la relation au milieu environnant et rappelle l'individu au sentiment de son existence." (p.25)
"Bien sûr, elle égrène parfois l'ennui au long des heures, à cause de la monotonie du paysage, de la chaleur ou du froid ou de l'état d'esprit du marcheur qui le rend ce jour-là dans l'indisponibilité à l'instant.(...)La marche induit peu à peu une sorte de transe, une douce fatigue imprègne les muscles et libère l'esprit qui n'est plus assujetti à la rumination des soucis. Après quelques heures d'effort les mouvements glissent comme la durée, comme l'eau s'écoule dans le lit de la rivière, dans une sorte d'évidence. La conscience s'est élargie, elle développe une lucidité tranquille sur la progression, sur les incidents possibles du parcours."(p.27-28)
"Une marche s'inscrit dans les muscles, la peau, elle est physique et ramène à la condition corporelle qui est celle de l'humain. Manière de retrouver l'enfance dans la jubilation de l'effort, de la ténacité, du jeu. Comme un enfant qui joue et disparaît dans son action., le marcheur se dissout dans son avancée et retrouve des sensations, des émotions élémentaires que la sédentarité de nos sociétés a rendues rares. Sentir le travail des muscles, la sueur, c'est aussi se sentir vivant et au-delà, de manière plus prosaïque, songer au plaisir du repos bientôt, à l'appétit qui grandit à l'approche de la ferme-auberge ou de la halte au bord du chemin. Cette fatigue n'est pas imposée par les circonstances, elle fait partie du jeu. "Il importe peu vers quoi l'on marchait depuis ce matin, si, à l'arrêt dans cette étape, on prend conscience, plein les reins et plein les muscles, d'avoir "bien marché tout aujourd'hui" (Segalen, 1938, 25). La dépense physique est jubilation car elle n'est pas contrainte mais signe d'une belle journée de découvertes, de souvenirs éblouis, on s'abandonné avec délice à une fatigue qui rend grâce au corps et au paysage. Le marcheur est son propre maître d'oeuvre, il recourt seulement à son corps et à ses ressources physiques pour progresser, sans autre énergie que son désir et sa volonté de mener un parcours à son terme. La satisfaction est d'autant plus grande de ne devoir qu'à soi. Au terme de l'effort, il y a toujours le repos, la fringale des repas ou la saveur des boissons, le bonheur de la halte du soir, la douche ou le bain qui prépare à la renaissance.
Il n'est nullement nécessaire d'avoir un but pour marcher, même s'il faut parfois un prétexte pour se mettre en mouvement."(p.30)
"La marche est inutile comme toutes les activités essentielles. Superflue et gratuite, elle ne mène à rien sinon à soi-même après d’innombrables détours. Elle n'est jamais subordonnée à un but mais à une intention, celle de reprendre son souffle, de retrouver un peu de légèreté, une envie de sortir de chez soi. La destination n'est qu'un prétexte, aller là plutôt qu'ailleurs, mais la prochaine fois ce sera justement ailleurs plutôt que là. La marche en ce sens est l'irruption du jeu dans la vie quotidienne, une activité vouée seulement à passer quelques heures de paix avant de rentrer chez soi avec une provision d'images, de sons, de saveurs, de rencontres..."
On ne se sent peut-être jamais seul dans une longue marche solitaire, et à l'inverse infiniment seul dans une marche en groupe. "Je n'ai jamais connu de compagnon qui fût aussi social que la solitude", disait Thoreau. On peut en effet cheminer seul dans certains lieux et se sentir bien plus entouré que sur un grand boulevard, mais ce sont des présences discrètes, chaleureuses, elles ont le poids d'un souffle. Elles participent de la solitude, mais elles la peuplent. T.Guidet marche seul au long de la Loire : "Est-il si effrayant de passer un mois et demi en compagnie de soi ?" (2004, 47). J'ai longuement évoqué dans "Eloge de la marche" le débat passionné entre ceux qui souhaitent marcher seuls et ceux qui préfèrent être avec les autres. Si la solitude est propice aux uns car ils éprouvent la nécessité de se retrouver, de réfléchir, de s'apaiser, d'autres au contraire veulent la complicité avec leurs proches, leur compagne ou leur compagnon, leurs enfants, leurs amis. Mais il y a toujours dans une marche à deux ou à plusieurs une tension entre l'aspiration vers le paysage et la parole à l'adresse des autres. Selon les moments de l'existence, le désir est de marcher seul ou avec des proches, parfois avec des inconnus.
Souvent le goût de la solitude l'emporte , du moins, le désir de reprendre son souffle un moment, loin du lien social. Réfléchir, prendre du recul, connaître un moment de silence et d'intériorité avant de renouer avec les autres. "J'aime marcher seul, dit R.Bass. (...) On pense à de tout autres choses. Votre propre rythme, le rythme même du jour, ne sont plus semblables. Marcher seul me donne le sentiment d'être "ailleurs", comme détaché. Et j'apprécie particulièrement la façon dont une belle journée s'étire en longueur quand on en dispose pour soi seul" (1997, 243)."(p.31-32)
"Jacqueline de Romilly marche souvent avec des amis mais elle dit sa préférence pour des marches solitaires : "Il est si difficile d'être sûr que deux personnes seront fatiguées au même moment, enthousiasmées au même moment (2002, 78). Elle sait que bientôt, inéluctablement, on parlera des projets, du travail, des soucis des uns et des autres dans l'oubli de l'instant et des paysages."(p.33)
"Les pieds foulant le sol n'ont pas l'agressivité du pneu qui écrase tout ce qui croise son chemin sans état d'âme et imprime la blessure de son passage. Les traces laissées par les animaux sont presque insensibles. Les pas du marcheur sur la terre sont d'une infinie légèreté, un souffle sur les pierres, l'herbe ou la neige, ils ne laissent qu'un grain de sable, une trace de mémoire, non une blessure sur le sol. Emprunter ces routes terreuses amène à emboîter le pas à la foule des autres marcheurs et des générations antérieures au long d'une invisible mais réelle connivence. Le chemin est une cicatrice de terres au milieu du monde végétal ou minéral en proie à l'indifférence du passage des hommes. Le sol battu des innombrables pas imprimés pour une infirme durée est une marque d'humanité."(p.38-39)
"La marche ne se joue pas seulement dans l'espace, le temps également est mobilisé. Ce n'est plus la durée du quotidien scandée par les tâches du jour et les habitudes, mais un temps qui s'étire, flâne, se détache de l'horloge. Cheminement dans un temps intérieur, retour à l'enfance ou à des moments de l'existence propices à un retour sur soi, remémoration qui égrène au fil de la route des images d'une vie, la marche sollicite une suspension heureuse du temps, une disponibilité à se livrer à des improvisations selon les événements du parcours. Le marcheur est le seul maître de son temps, il décide de son rythme de progression, s'arrête à sa guise pour observer un détail du paysage ou une source, plonger dans l'eau fraîche d'un lac ou d'une rivière, ou pour musarder dans l'herbe, observer un cortège de fourmis ou suivre le cheminement tortueux d'une couleuvre ou d'un orvet. Il rebrousse chemin car il souhaite revoir de plus près un détail du fossé qui l'a intrigué sur le moment sans l'arrêter, il s'arrête à l'écoute d'un bruit dans les fourrés, ou pour regarder un renard passer avec une royale indifférence à quelques dizaines de mètres, il accélère pour apercevoir un cerf qui s'est glissé dans la végétation.
Le marcheur est dans l'alternance de l'observation de l'immense et du minuscule."(p.45-46)
"Quand on dispose de son temps que signifie un détour de quelques jours, et d'ailleurs la marche n'est-elle pas toujours un détour ? "(p.47)
"La marche n'est pas seulement un regard, même si la beauté des lieux s'offre à profusion, elle est aussi immersion parmi les nappes d'odeurs, les sons, la tactilité quand le sentier confronte soudain à une rivière, un ruisseau et que les mains s'abandonnent à la fraîcheur de l'eau ou que le marcheur ne résiste pas à la tentation de nager dans la transparence. Elle rejoint la saveur du monde quand la gourmandise impose un arrêt au bord du sentier pour cueillir selon les saisons et les lieux les myrtilles, les fraises, ou les framboises sauvages, les mûres, les airelles."(p.49-50)
"Dormir sous le regard des étoiles expose à des sensations aiguisées par le degré de vulnérabilité ressenti. Le visage surtout est nu et sans défense. Les bruits sont amplifiés par le degré de vigilance induit par une peur difficile à raisonner. Les sensations tactiles sont exacerbées par la crainte de menus animaux susceptibles de rentrer dans le sac de couchage. J'ai des souvenirs douloureux de nuits sans sommeil dans des bois ou des chantiers, le sac à dos noué aux vêtements ou au contact de le main dans la peur du vol, la crainte des mouvements incessants autour de soi, les mulots, les souris, les renards, mille petits animaux qui donnent l'impression qu'un inconnu s'approche de vous et va bientôt tenter de vous dépouiller."(p.56-57)
"Vers la fin de sa vie, Rousseau est amer de n'avoir plus de témoignages précis de ses nombreux voyages même si ses herbiers en portent encore des traces. Pourtant, il confesse que le soir il songeait surtout à dîner et à se reposer. Et d'ailleurs, ajoute-t-il, une dizaine de volumes n'auraient pas suffi à emmagasiner toutes les sensations éprouvées chaque jour. Chaque marcheur devrait ainsi tenir un journal de bord de ses marches à son usage ou à celui de ses proches afin d'en retrouver toujours la mémoire dix ou vingt ans après, et éventuellement revenir sur ses pas pour effectuer une sorte de voyage intérieur sur les traces de l'homme ou de la femme qu'il a été. L'écrit ou l'image sont autant de mémoires des itinéraires, sinon ils s'effacent peu à peu avec le temps laissant le regret de n'en avoir rien noté. Je m'en fais souvent la remarque en passant rarement à l'acte."(p.65-66)
"Le souci majeur tient au fait que lorsque les idées viennent, le marcheur n'est pas toujours en position de les noter, elles le traversent et il en est illuminé. Arrivé au gîte ou à la ferme auberge sa fringale est trop grande pour qu'il sorte son cahier et les note. Finalement au terme du jour il a souvent les plus belles d'entre elles."(p.67)
"La puissance d'un paysage dépend peut-être aussi du moment de sa découverte, de son environnement saisonnier, de sa lumière ou de son obscurité, de l'heure même du jour, souvent sa force est vive à l'aube ou au coucher du soleil. Le chemin durci par le gel et les arbres dépouillés n'est plus celui boueux ou souple emprunté l'été avec sa végétation encore luxuriante, pleine d'insectes et d'oiseaux. Et les moments du jour pour chaque saison, introduisent également leurs nuances, du matin à la tombée du jour. Les changements météorologiques brouillent encore les repères à travers les déclinaisons de la lumière. Ce n'est pas seulement l'apparence du paysage qui est affectée mais aussi sa qualité sonore, la présence ou non du silence, des chants d'oiseaux, du bruit des insectes, des cris d'animaux ou le souffle du vent sur les herbes ou les branches des arbres."(p.68)
"Un paysage est aussi fait de pluie, de vent, de soleil, d'aube ou de nuit, il n'est en rien une matière. Il n'est jamais qu'un prétexte , il ne cesse de se décliner à l'infini. Et en un tel espace il ne faut laisser d'autres traces que celle de ses pas."(p.77)
"Cette image de l'éternité est pour elle un apaisement et non un regret. "Je me souviens : quand nous étions deux, je m'écriais souvent : "Oh ! Ce chemin ! J'aime ce chemin !" Maintenant que je suis seule, je ne dis rien ; mais je sens une joie frémir en moi.""(p.102)
"Un marcheur est un homme ou une femme qui affronte les ennuis avec égalité d'âme. Il sait que le chemin ne se plie pas à sa volonté parce qu'il l'emprunte, et que l'éloignement du confort de la vie quotidienne confronte à de menus tracas qui font justement le sel de la marche et ses souvenirs les plus incrustés."(p.106)
p.124-125 ; 128-129 ; 150-151