« J'attends les grandes marées. J'attends qu'elles tombent et qu'elles vous calment. J'attends que vous soyez tous au lit pour sortir dans la nuit, ouvrir grand les bras dans la tempête et hurler mon nom dans le vent. Claire. Mon nom est Claire. » - p. 40
Chef d'œuvre d'eau salée et de douceur de ouate, ce livre est définitivement l'un de mes préférés de 2020. Nostalgie criante, tragédie envoûtante et beauté aérienne formaient une atmosphère enveloppante, c'était comme se blottir dans une couverture de flanelle.
Dès les premiers mots, j'ai été happée par le terriblement beau style d'écriture de l'autrice. L'écriture est douce, belle, mais piquante parfois au détour, meurtrissait, graffignait un peu. La virgule quasi absente augmentait le rythme, essoufflait. J'avais peur de lire trop rapidement, de perdre des belles tournures de phrases dans mon empressement, de ne pas avoir le temps de saisir ses subtilités et ses délicates dorures... ce livre me donnait la FOMO (ou Fear Of Missing Out).
L'image de la mère métamorphosée en sirène, les cheveux d'algues, la peau bleue, emportée par la marée, était si magnifique que j'avais constamment envie de revoir cette image: rendre un cadavre aussi tragiquement esthétique, c'est de l'art. Celle de la mère, couchée sur le sol d'un magasin, confiant à sa fille de 13 ans qu'elle a un jour trouvé la plus belle falaise de laquelle se jeter, c'est tout simplement troublant et désorientant.
Même après quelques pages, on ne savait toujours pas comment la protagoniste se sentait par rapport à sa mère. C'est une découverte que l'on fait peu à peu, au rythme de l'autrice. Dans le cadre d'une quête identitaire nécessaire, les entrecoupements d'écritures de journal, d'extraits de poésie et de morceaux du fil conducteur créaient une ambiance chaude, embuée, inspirante. À la manière d'une courte-pointe, je voyais se dessiner la fresque trigénérationnelle de V et de ses aînées, chacune emportant un peu sa perception de l'art et de la beauté.
J'ai l'impression que la mort était un prétexte pour renouer avec les femmes qui l'ont précédée, marcher dans leurs pas, et se rendre compte qu'elle leur ressemble plus qu'elle n'aurait pu le penser. Un parallèle très intéressant peut être fait avec La femme qui fuit, d'Anaïs Barbeau-Lavalette: l'exploitation du lien trigénérationnel de femmes imparfaites, avec leurs tourments et leurs époques, cette passion dévorante pour l'art, le besoin de fuir et la fin du roman d'une symbolique extrêmement similaire, ce sont tous des éléments qui m'ont fait penser à cette oeuvre. Mais j'ai autant aimé les deux: elles sont tout aussi nécessaires et pertinentes, chacune à leur manière. L'une sur le bord de l'eau, l'autre en plein coeur de la rédaction du Refus Global.
Ce fut une lecture bleue, presque royale, mélancolique.
Mais surtout, qui fait du bien, comme le beurre de karité en plein hiver.