"Pourquoi je pars seul? Parce que j'aime la vie dangereuse et que, sans porteur, sac au dos, la hachette à la main, en pleine jungle, j'aurai vraiment le sentiment d'exister pleinement, de prendre mes pleines responsabilités d'homme, de tenter une chance qui en vaut la peine. L'aventure de l'exploration est une aventure de pureté et d'humilité. Je vais essayer de comprendre les hommes primitifs, je vais vivre avec eux. Je vais retrouver les vieux instincts oubliés."
Mais le personnage du jeune homme avide de connaissance, courageux, idéaliste, qui disait: "L'aventure, c'est le travail, et plus le travail est difficile, plus l'aventure est belle", reste unique dans l'histoire de l'exploration.
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Chaque départ est une lutte, chaque arrivée un aléa.
J'ai tellement hâte de fuir. Toujours des soucis d'argent, ce n'est pas drôle. J'ai l'impression de perdre mon temps, justement à cause de cela. Je suis esclave de ma pauvreté.
La persévérance, après tout, est plus le fait des événements que de l'homme. Une fois lâché, une fois parti, on doit aller jusqu'au bout.
Aventure chérie, bientôt je dirai: "Tu es à moi."
"La route est longue, longue, longue,
"Marche sans jamais t'arrêter.
"La route est dure, dure, dure,
"Chante si tu es fatigué..."
On dit: "Les gens n'ont besoin de rien pour vivre, pourquoi travailler à ceci, à cela, pourquoi se donner du mal?"
Mort le pittoresque, mort l'avenir! New York, avant d'avoir les buildings, était un Far West; en Guyane il n'y a jamais eu de Far West, il n'y aura jamais de buildings parce que imposer l'ordre dans un pays neuf au lieu de laisser son évolution suivre normalement son cours, c'est conduire sciemment ce pays à sa ruine et faire avorter son développement.
Au fond, il aurait été si simple d'aborder directement les Tumuc-Humac des sources de l'Itany ou de l'Oyapock; j'aurais été directement à pied d’œuvre. Pourquoi m'être imposé ce long chemin préparatoire? Je serai exténué avant même d'affronter l'essentiel du voyage. Il est vrai que, faute de moyens, je n'avais pas le choix.
Allons garçon, supporte les mauvais moments dans l'attente des bons. Tout passe. Tu vis là la plus belle aventure de ta vie, celle que tu pourras raconter à tes petits-enfants, si un jour tu en as, en guise de conte de fées.
Lorsqu'on veut vraiment quelque chose, on peut l'avoir ou le réaliser. Aucun prétexte n'est valable car rien n'est impossible et, que ce soit tôt ou tard, ce que l'on a décidé se réalise. Il faut savoir oser. Je me souviens du classique et combien exact "à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire"; pour moi, ce serait plutôt sans joie.
Mais combien de fois dans une vie se sent-on découragé! Et combien de fois a-t-on repris du poil de la bête?
On ne doit pas entièrement s'en remettre à la Providence, ce serait bien trop facile, mais on doit aider celle-ci à se manifester. L'inertie, l'abandon, l'accablement doivent être passagers, car alors la Providence ne peut intervenir, et la foi la plus profonde ne réalisera pas le miracle espéré. C'est confiant seulement en elle que l'on doit repartir sans attendre le don inespéré tombant du ciel ou l'allégement du sac, ou le chemin plus court, débarrassé d'obstacles et, dans l'immense forêt seul, perdu, s'il n'avait pas le foi, l'homme deviendrait fou.
Halte, pipe, notes... départ à nouveau. Les cordes me blessent malgré la bâche et, à part les zozos-mon-père et quelques colibris, je ne vois rien à tirer. - Toujours rien à manger. Ma foi tant pis! L'homme choisit sa destinée, guidé, aidé par Dieu; il ne tient qu'à lui de persévérer, de subir les conséquences de ses entreprises, mais de les réaliser.
Il y a une rumeur étrange ce soir dans la forêt, une rumeur qui vient avec la pluie et ressemble au grondement d'une foule enthousiaste, délirante. Cette foule avance, brisant la forêt, se livrant un passage, scandant un mot d'ordre. Mais le cri du meneur est celui d'un oiseau de nuit, et le grondement de la foule, le crépitement continu de la pluie mêlée au vent soufflant sur les hautes cimes.
En forêt plus qu'ailleurs, il est dit : tu n'auras rien sans peine...
Même ayant très faim, l'épuisement parfois est tel que l'on reste indécis de longues minutes à ne savoir par quoi commencer. Il est vrai qu'il est encore plus pénible d'arriver affamé et de rester sur sa faim.
Mais je pense justement que cet effort constant est nécessaire pour former un caractère. La mollesse, le laisser-aller ne peuvent et ne doivent être que passagers car l'on est obligé, si l'on veut vivre, de se ressaisir, dominer sa paresse, même excusable par l'épuisement. Si on ne le fait pas, personne ne viendra le faire à votre place... Alors debout et au travail! Quel merveilleux stimulant et qu'il est bon de ne reposer qu'ensuite, davantage fatigué, mais ayant fait ce qu'il y avait à faire.
Évidemment, quand on cherche un serpent pour le manger, impossible de le trouver. Il est là où on s'attend le moins du monde à le découvrir et justement à l'instant précis où on préférerait l'éviter.
Attisée par le repas d'hier au soir, une faim ardente m'accable et me fait partir à nouveau en chasse. Oh! rage, oh! désespoir, oh! forêt ennemie!... tout n'est que silence et désert, j'avance dans ce désert sans joie parce que sans soleil et vide de chants, de présence.