"Le romantisme est une grâce, céleste ou infernale, à qui nous devons des stigmates éternels." Charles Baudelaire, Salon de 1859.
"Croyez-vous aux fantômes ? – Non, mais j'en ai peur." Ainsi répondait Madame Du Deffand à son ami Horace Walpole, auteur du premier roman noir, Le Château d'Otrante. Ce mot d'esprit si "libertin", où l'incroyance se mêle à la superstition, l'effroi au plaisir, la distance ironique à la libération des sens, peut être le sésame permettant de saisir toute la complexité du romantisme noir. Loin de se résumer en un simple mouvement de réaction irrationnelle aux Lumières, il se révèle en être l'enfant terrible, poussant à l'extrême une liberté nouvellement acquise, bousculant les conventions du XVIIIe siècle. Qu'il agisse sur le mode de la cruauté grotesque, du sublime terrifiant ou de "l'inquiétante étrangeté", le romantisme noir est avant tout un mouvement qui aime semer le doute, donne corps à l'impensable, exige la perte de contrôle de la raison et la prise de pouvoir par l'imaginaire. A travers les oeuvres de Goya, Friedrich, Füssli, Delacroix, Hugo, Redon, Stuck, Munch, Klee, Ernst, Dalí…, on mesure mieux la fécondité de ce mouvement dans l'art occidental et son ombre portée sur tout le XIXe siècle, jusqu'au surréalisme et au cinéma du XXe siècle.
Ce catalogue apporte une mine d'informations complémentaires à l'expo qui brillait déjà par la qualité de sa recherche scientifique. J'ai particulièrement apprécié les analyses de Felix Krämer (surtout le chapitre sur l'inquiétante étrangeté!), Huberthus Kohle et Ingo Borges. Autant, la dernière partie de l'exposition sur le début du 20ème siècle et les surréalistes était un peu bancale, autant le chapitre final de Ingo Borges sur cette période rend tout à fait justice aux liens établis entre les débuts du romantisme et l'intérêt pour l'inconscient dans les années 20. Toute aussi intéressante est l'approche pluridisciplinaire, on en apprend beaucoup sur l'opéra fantastique (ce qui évidemment est ardu à rendre dans une exposition qui porte principalement sur les arts visuels). Comme souvent, les essais écrits par les commissaires français sont verbeux et frisent la pédanterie. Manifestement, Côme Fabre ne sait pas aller droit au but et engloutit ses explications dans de laborieux passages qui gênent la fluidité de la lecture. Enfin, si vous vous y connaissez un peu en peinture anglaise, vous n'apprendrez rien dans l'essai consacré à Henry Fuseli (notamment à l'impact de sa toile "Le cauchemar") et la minimisation de l'art de William Blake par rapport au peintre d'origine suisse est particulièrement agaçante.
Un livre passionnant à lire sur le romantisme noir en art et sur la fascination des artistes à l'égard de thèmes sombres, comme la mort, les fantômes, le pouvoir de l'imagination sur la raison, le nihilisme, etc.