Une année studieuse est en quelque sorte la suite de Jeune fille, dans lequel Anne Wiazemsky raconte ses débuts d’actrice dans Au hasard, Balthazar de Robert Bresson. Déjà, dans ce court récit à l’écriture limpide et précise, il y a une ambiguïté que Wiazemsky ne nomme jamais mais qui tient de l’emprise du réalisateur sur sa jeune actrice. Pas de #metoo ici, Bresson est possessif et jaloux, il garde littéralement sa jeune actrice sous clé dans une chambre adjacente à la sienne. A 16 ans, Anne est troublée par le charisme et l’autorité de cet homme puissant mais leur relation reste chaste.
En 1967, Anne a 19 ans et son expérience sur un plateau de cinéma lui a donné des envies de liberté. Mais on ne rigole pas chez les Wiazemsky et la moindre tentative d’émancipation doit faire l’objet d’une audience auprès de François Mauriac, le vénéré grand-père. Un jour, elle écrit une lettre de fan à Jean-Luc Godard. « Je lui disais avoir beaucoup aimé son dernier film, Masculin Féminin. Je lui disais encore que j’aimais l’homme qui était derrière, que je l’aimais, lui. J’avais agi sans réaliser la portée de certains mots. »
Car Jean-Luc, fraîchement divorcé d’Anna Karina, aime Anne Wiazemsky depuis qu’il l’a vue chez Bresson. Euphorisé par la missive, le cinéaste se jette aux pieds de la lycéenne et lui offre son cœur. Car oui, à 36 ans, Jean-Luc se révèle être un grand enfant romantique.
L’écriture est cristalline et le récit est charmant. Jean-Luc promène sa dulcinée en décapotable, l’aide à réviser le bac, lui présente Truffaut et Duras. Les amoureux s’échappent pour un mariage secret, se font surprendre par des paparazzis, tournent La Chinoise dans leur appartement de jeunes mariés et promènent la chienne Nadja le long des plages. On découvre un Godard attachant et blagueur. Oui c’est charmant, mais…
Mais il y a aussi une très grande pudeur, une délicatesse de Wiazemsky à ne pas souligner l’ambiguïté d’une relation entre un homme influent et une lycéenne. Peut-être que l’autrice a raison, peut-être que la différence d’âge, le pouvoir de l’un sur l’autre, ne compte pour rien du moment que l’on s’aime sincèrement et que l’on se respecte ? Peut-être, c’est vrai, mais j’aurais aimé que la question ne soit pas esquivée.
Il y a quelque chose d’à la fois captivant et rassurant de voir Anne Wiazemsky s’émanciper et tracer sa voie mais il faut avoir envie de s’attarder dans cette bulle germanopratine dans laquelle tout le monde semble se connaître. Une bulle dans laquelle une lycéenne peut en l’espace de quelques heures débattre philosophie avec Francis Jeanson, boire des cafés avec Juliet Berto, s’échapper quelques minutes pour discuter avec son ami d’enfance Antoine Gallimard puis rentrer se coucher aux côté de Jean-Luc Godard. C’est encore plus français qu’Emily in Paris, c’est plus doux et infiniment plus intelligent aussi.